Procès de l’incendie de la rue Myrha : Le double jeu de l’accusé après le drame

PROCES Depuis lundi, Thibaud Garagnon est jugé pour l’incendie volontaire de son propre immeuble, au cœur de la Goutte d’Or, qui a coûté la vie à huit personnes, dont deux enfants

Caroline Politi

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L'incendie du 4 rue Myrha a coûté la vie à 8 personnes
L'incendie du 4 rue Myrha a coûté la vie à 8 personnes — NORMAN GRANDJEAN / AFP
  • Le 2 septembre 2015, huit personnes, dont deux enfants ont péri dans l’incendie de leur immeuble au 4 de la rue Myrha, dans le 18e arrondissement de Paris. En garde à vue, Thibaud Garagnon a reconnu les faits
  • Dès l’arrivée de cet étudiant dans l’immeuble, quatre mois avant l’incendie, plusieurs habitants ont témoigné d’importantes difficultés avec ce locataire.
  • Il évoque désormais ses « personnalités », sorte d’amis imaginaires pour expliquer son geste.

A la cour d’assises de Paris,

Sur la photo projetée au milieu de la cour d’assises de Paris, Thibaud Garagnon pose la mine grave, un petit bouquet de tournesols à la main, au milieu d’une poignée de voisins endeuillés. Le 2 septembre 2016, l’étudiant en BTS s’est démené pour organiser, un an après l’incendie de leur immeuble de la rue Myrha, au cœur de la Goutte d’Or, des commémorations en hommage aux huit personnes décédées cette nuit-là, parmi lesquels deux enfants. Au journaliste qui l’interroge, le jeune homme confie se sentir « abandonné par les enquêteurs ». Il ignore alors qu’ils sont sur sa piste et qu’il sera interpellé quelques jours plus tard pour cet incendie volontaire dont il reconnaît être l’auteur.

Le jour de l’hommage, Alassane T., qui a perdu quatre membres de sa famille, a posé à ses côtés. Ce mercredi matin, au troisième jour du procès, il n’a pas un regard pour l’accusé. Le soir de l’incendie, l’homme était seul dans son studio au 3e étage, sa femme et leurs deux enfants dormaient dans un foyer du 17e arrondissement pour faciliter la scolarisation de l’aîné. Réveillé en sursaut par les fumées – « je n’arrivais plus à respirer » – il se précipite vers la porte d’entrée avant de constater que les flammes ont déjà envahi toute la cage d’escalier. Alassane T. décide de passer par la fenêtre et de descendre le long d’une gouttière. Il mesure le risque : à ses pieds, deux habitants du 5e et dernier étage se sont défenestrés. Arrivé en bas, il constate que son oncle, sa tante et leurs trois enfants qui habitent au 5e étage ne sont pas sortis. Malgré ses coups de fil incessants, personne ne répond. « J’ai commencé à comprendre, je voyais les flammes par leur fenêtre », confie-t-il.

« Il disait qu’il était en prison pour soulager les familles »

Après l’incendie, Thibaud Garagnan s’est comporté comme un « frère », assure Alassane T. Prêt à tout pour lui venir en aide, le conseiller dans ses démarches auprès des assurances ou pour trouver un autre logement. Il lui laisse des messages, l’invite à boire des cafés où il lui expose sa théorie : il ne croit pas à la culpabilité du SDF interpellé juste après le drame. Et pour cause… « Il disait qu’il était en prison pour soulager les familles », se remémore-t-il. Les bras croisés à la barre, le père de famille confie avoir eu beaucoup de mal à croire les enquêteurs lorsque ces derniers lui ont annoncé que Thibaud Garagnon avait avoué avoir mis le feu à l’immeuble. Même son avocate a eu du mal à le convaincre.

Les relations entre les deux hommes n’ont pourtant pas toujours été au beau fixe, bien au contraire. A la barre, Alassane T. raconte que dès l’emménagement de Thibaud Garagnon dans l’immeuble, en mars 2015, soit quatre mois avant le drame, ce dernier monte sans arrêt tambouriner à sa porte pour lui reprocher le bruit – même lorsqu’il est seul chez lui – donne des coups de béquilles dans les murs ou au plafond. « Jusqu’ici, je ne m’étais jamais disputé avec personne », assure-t-il. Plusieurs habitants de l’immeuble ont assuré aux enquêteurs que jamais les services de secours n’étaient intervenus aussi souvent que depuis son arrivée. Entre le 24 juin et le jour du drame, Thibaud Garagnon a appelé 59 fois les pompiers. Alassane T. a lui-même appelé une fois la police après d’énièmes coups de béquilles dans sa porte en pleine nuit. Les agents ont bien tenté une médiation. En vain.

Insultes racistes

Selon son récit, l’accusé laissait la porte de son appartement entrouverte pour le prendre à partie à chaque fois qu’il rentrait, multipliait les insultes racistes à son égard. « Je ne veux pas que des noirs habitent au-dessus de chez moi », « Quand je vois des noirs, ça m’énerve », aurait dit l’accusé. Dans le box, Thibaud Garagnon, cheveux longs, léger embonpoint et tee-shirt à l’effigie du dessin animé « Petit Poney » fait « non » de la tête. Ses avocats s’étonnent, lors de ses auditions, il n’a pas insisté sur la récurrence de propos racistes. « Je ne pensais pas à ce moment-là que c’était important. » Il garde en tête, l’homme dont il s’est rapproché après le drame, qui s’est démené après l’incendie.

D’ailleurs, pourquoi en avoir tant fait, l’interroge la présidente. « Je dirai que c’est une culpabilité refoulée », élude l’accusé, tout en évoquant ses mystérieuses « personnalités », sortes d’amis imaginaires qu’il invoque depuis la fin de la procédure et qui laissent dubitatifs tant les experts psychiatriques que la présidente de la cour d’assises. Il sera interrogé sur le fond de l’affaire jeudi.