Attaque du Thalys : Le parcours d’Ayoub El Khazzani raconté par ses proches

PROCES La mère et les soeurs d'Ayoub El Khazzani, jugé pour avoir ouvert le feu dans un Thalys en août 2015, sont venues témoigner ce lundi à la barre de la cour d'assises spéciale

Thibaut Chevillard

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Un policier devant le Thalys après la tentative d'attentat le 21 août 2015
Un policier devant le Thalys après la tentative d'attentat le 21 août 2015 — Philippe Huguen AFP
  • Quatre hommes, impliqués dans l’attaque d’un Thalys reliant Paris à Amsterdam en août 2015, comparaissent devant la cour d’assises spéciale depuis lundi. Deux personnes avaient été blessées.
  • Ayoub El Khazzani, qui avait ouvert le feu à l’intérieur du train, répond de « tentative d’assassinats en relation avec une entreprise terroriste » et « association de malfaiteurs terroriste criminelle ». Ce citoyen marocain, alors âgé de 26 ans, agissait sur instruction d’Abdelhamid Abaaoud, coordinateur de la cellule terroriste ayant frappé la France et la Belgique en 2015 et 2016.
  • La cour a entendu ce lundi les témoignages de sa mère et de ses deux sœurs.

A la cour d’assises spéciale à Paris,

« Il a tiré ? Mais il m’a dit qu’il n’avait pas pu tirer… » A la barre de la cour d’assises spéciale, Zahra A., la mère d’Ayoub El Khazzani, confie ce lundi matin son étonnement. Cette femme de 62 ans qui porte un voile couleur pêche, assure qu’elle ignorait qu’un passager du Thalys avait été grièvement blessé après que son fils a ouvert le feu, le 21 août 2015. « On ne cautionne pas ça », clame-t-elle, aidée par une interprète. Avant de présenter ses excuses aux passagers du train, elle demande que la justice soit « clémente » avec le djihadiste de 31 ans, jugé depuis onze jours, car « il n’y a pas eu de mort », et qu’il « regrette » son geste.

Ayoub El Khazzani a vécu au Maroc, où il est né, jusqu’à ses 18 ans. En 2007, lui, ses cinq frères et sœurs et leurs parents partent s’installer en Espagne, à Madrid. Salma, 22 ans, se souvient d’un « garçon sympathique » qui « travaillait beaucoup ». « On a été élevé dans l’optique de faire du bien aux autres », dit-elle, très émue. Son frère aîné avait « du caractère », « il se fâchait parfois mais son intérieur était très pur ». « Il n’a jamais été agressif », ajoute la jeune femme, qui porte un voile noir et qui s’exprime, elle, en espagnol. « En Espagne, tout était normal, nous étions une famille réunie, Dieu merci. Il y avait de l’amour, de la chaleur au sein de la fratrie », complète sa sœur Oumaina, 23 ans.

« Je ne voulais pas avoir de problème »

Cette dernière garde en mémoire le souvenir d’un frère qui était « gentil » et qui avait « un cœur propre ». Pourtant, déjà à l’époque, Ayoub El Khazzani a eu maille à partir avec la justice ibérique. « Comme tous les adolescents », souffle Oumaina, il fumait du cannabis. « Tous les adolescents ne font pas du trafic de drogue », la coupe le président Franck Zientara. « Ce qu’il faisait à l’extérieur, nous, on ne le voyait pas », lui répond-elle. « Il a quand même été condamné pour ça », rappelle le magistrat. En 2012, la famille retourne au Maroc. Avant de revenir s’installer en Espagne, à Algésiras.

Les autorités espagnoles ont indiqué au cours de l’enquête que l’accusé et son frère Imram étaient connus pour appeler au djihad en Syrie auprès des fidèles de la mosquée Taqwa. « Il avait une pratique ordinaire » de la religion, soutient Zahra, sa mère. « Il ne faisait pas la prière », souligne-t-elle. « Ah bon ? Je croyais qu’il avait une pratique normale », rétorque le président. Salma estime qu’Ayoub n’était pas « sous l’influence » de leur frère Imran. Si ce dernier, qui a été l’imam de cette mosquée entre 2012 et 2014, a été expulsé d’Espagne en février 2014, c’est parce qu’il aurait refusé de collaborer avec les services de renseignements ibériques.

Quelques jours plutôt, Ayoub El Khazzani s’envolait pour la France. Il travaille quatre mois pour la société Lycamobile. Le 29 mai 2014, il monte dans un bus, direction Bruxelles où habitent sa sœur Oumaina et son mari, Karim B., à Molenbeek, près du snack tenu par Mohamed Abrini, connu pour être impliqué dans les attentats du 13-Novembre et de Bruxelles. Après l’attentat, Oumaina avait soutenu aux enquêteurs ne jamais avoir hébergé son frère. « Pourquoi avez-vous voulu dissimuler sa présence à votre domicile ? » demande le président de la cour. « J’étais perturbée, je ne voulais pas avoir de problème, être mêlée à ça. J’ai dit ça spontanément. »

« On mérite tous une deuxième chance dans nos vies »

En Belgique, Ayoub El Khazzani est connu des services de renseignement pour radicalisation depuis 2012. Pourtant, Oumaina affirme qu’il n’avait pas mis les pieds dans ce pays, à sa connaissance, avant 2014. Chez eux, Ayoub dort dans le salon. « La pêche, c’était l’activité qu’il pratiquait le plus, il m’aidait au domicile, sortait avec mon fils. » En mai 2015, il se volatilise. En réalité, le jeune homme est parti en Turquie. Il a simplement appelé son frère aîné pour l’en avertir. « Imran m’a dit qu’Ayoub l’avait contacté depuis la Turquie, il m’a dit que ceux qui allaient là-bas, c’est pour aller en Syrie », explique Oumaina, qui assure avoir été « choquée » par cette nouvelle.

Jamais, dit-elle, il n’avait évoqué devant elle son projet de partir en Syrie faire le djihad. « Si je l’avais entendu, je ne l’aurais pas laissé partir. » Au cours d’une perquisition de son domicile à Bruxelles, les enquêteurs ont retrouvé une valise appartenant à son frère Ayoub, contenant notamment un billet macédonien, un pays qu’il a traversé lors du trajet retour. Les policiers se sont demandé s’il n’était pas passé la voir à Bruxelles, avant de monter dans le Thalys dans lequel il a ouvert le feu, obéissant aux ordres d’Abdelhamid Abaaoud, le coordinateur des attentats du 13-Novembre. Mais Oumaina assure qu’elle ne l’a pas revu depuis son départ en Turquie.

Depuis, Ayoub lui a juré avoir renoncé à commettre un attentat dans le train. « On n’a pas les détails de ce qui s’est passé, tout ce qu’on sait, c’est par les médias », poursuit-elle. « Il ne veut pas en parler ? », demande le président Zientara. « Non, il est triste, déjà, et je ne voulais pas l’enfoncer. Moi, je suis tombé malade. Psychologiquement, ça m’a vraiment atteint. » Comme sa mère et sa jeune sœur, elle présente ses « excuses à la cour et aux victimes à bord du train ». Avant de plaider la cause de son frère. « C’est mon frère. Par nos erreurs on apprend, on commet tous des erreurs et des pêchés, on mérite tous une deuxième chance dans nos vies. »