Attaque du Thalys : « Je l’ai laissé m’attraper… » Ayoub El Khazzani livre un récit confus

PROCES Ayoub El Khazzani, le djihadiste qui a ouvert le feu dans un Thalys en août 2015, a livré son récit des faits à la cour d’assises spéciale

Thibaut Chevillard

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Ayoub El Khazzani est jugé par la cour d'assises spéciales
Ayoub El Khazzani est jugé par la cour d'assises spéciales — ELISABETH DE POURQUERY / AFP
  • Quatre hommes, impliqués dans l’attaque d’un Thalys reliant Paris à Amsterdam en août 2015, comparaissent devant la cour d’assises spéciale depuis lundi. Deux personnes avaient été blessées.
  • Ayoub El Khazzani, qui avait ouvert le feu à l’intérieur du train, répond de « tentative d’assassinats en relation avec une entreprise terroriste » et « association de malfaiteurs terroriste criminelle ». Ce citoyen marocain, alors âgé de 26 ans, agissait sur instruction d’Abdelhamid Abaaoud, coordinateur de la cellule terroriste ayant frappé la France et la Belgique en 2015 et 2016.
  • Ce mercredi, El Khazzani a livré à la cour sa version des faits. Un scénario qui ne colle pas à la réalité du dossier.

A la cour d’assises spéciale à Paris,

Les questions s’enchaînent, les réponses restent les mêmes : « Je ne sais pas », « je ne me souviens plus », « j’étais hypnotisé ». Jugé par la cour d’assises spéciale depuis huit jours, Ayoub El Khazzani a livré ce mercredi sa version des faits. Debout dans le box des accusés, mains croisées, le djihadiste de 31 ans, qui a ouvert le feu dans un Thalys en août 2015, explique laborieusement qu’il ne comptait tirer que sur des soldats américains ou des membres de la Commission européenne présents dans le train. Il aurait renoncé à son projet au dernier moment, troublé par la présence de « femmes et de personnes âgées » dans la voiture.

Sweat-shirt blanc, queue-de-cheval, barbe épaisse, Ayoub El Khazzani a du mal à convaincre. Presque rien, dans son récit des événements, ne colle au dossier. Ce qui est certain, c’est que l’accusé est bien monté dans un Thalys en gare de Bruxelles, muni d’une kalachnikov, de 300 munitions, d’un pistolet Lugger et d’un cutter. Il agissait sur ordre d’Abdelhamid Abaaoud, le coordinateur des attentats du 13-Novembre, qui est arrivé avec lui en Europe depuis la Syrie.

Mais à l’en croire, il n’avait pas l’intention de tuer des civils présents dans le train. « Je me suis assis à ma place. J’ai commencé à chercher les gens dont il m’avait parlé », raconte le Marocain, assisté par une traductrice. « Honnêtement, c’était pour les tuer. »

« J’étais en pleine hésitation… »

« Comment avez-vous reconnu les Américains ? », lui demande le président Zientara. « Abaaoud m’avait expliqué que c’était des jeunes, costauds, qu’ils parlaient anglais », répond El Khazzani. Abaaoud, en revanche, ne lui aurait donné aucune description, ni aucun nom. « C’est tout ? C’est quand même très léger », observe le magistrat, qui ne cache pas son scepticisme.

Il rappelle que, selon leurs témoignages, Spencer Stone, Anthony Sadler et Aleksander Skarlatos dormaient lorsque le train, dans lequel ils sont montés à Amsterdam, est arrivé à Bruxelles. « Je les ai entendus quand je suis arrivé », soutient mordicus l’accusé.

Concernant les membres de la Commission européenne qui auraient été visés, El Khazzoui esquive les questions du président :

-Il [Abaaoud] m’a dit : "tu prends le train vers 17h, tu seras avec eux, la Commission européenne et les soldats".

-La Commission européenne, ça ne veut rien dire, c’est une institution. Que voulez-vous dire ? C’est un individu, plusieurs ? Un homme ? Une femme ?

-Jusqu’à aujourd’hui, je ne savais pas ce que c’était la Commission européenne. Quand j’ai demandé à Abaaoud ce que c’était, il m’a dit : "ce sont des gens, ce sont eux qui décident, ceux qui bombardent les mosquées aux Shâm [territoire en Syrie], qu’ils prennent la décision avec les Américains". Il m’a dit qu’ils seront dans le wagon.

-Comment les reconnaître, les gens de la Commission européenne ?

-J’ai pas posé de questions. Il m’a dit : "tu vas être avec eux dans le wagon". Il ne m’a pas précisé le nombre.

Après s’être décidé à passer à l’action, El Khazzani a cherché sur son téléphone un anasheed qu’Abaaoud lui avait conseillé d’écouter. « Il m’a dit : "Cela va te donner l’envie, la détermination." » Mais il n’aurait pas réussi à trouver ce chant djihadiste à cause d’un « problème de wifi ou de YouTube ».

Il est ensuite parti s’enfermer dans les toilettes avec sa valise. « J’étais en pleine hésitation… Je me disais : “je vais tuer des gens”. J’étais dans un état… Comme si j’allais me jeter d’une falaise. » Après avoir retiré sa chemise, mis son sac à dos rempli de munitions devant lui, glissé son pistolet dans son pantalon, il sort et se retrouve nez à nez avec Mark Moogalian. Dans sa version, Damien, le premier passager à avoir tenté de le maîtriser, n’existe pas.

« Vous étiez leur marionnette »

Selon lui, Mark Moogalian, professeur franco-américain qui enseigne à la Sorbonne, sourit. « Ça m’a rappelé que ce sont des gens, des humains que je vais tuer. » Il lui fait « un signe de la tête pour qu’il parte ». Mais Moogalian attrape sa kalachnikov. Ayoub El Khazzani lui demande de la lâcher. « Mais je ne sais plus en quelle langue. » Le djihadiste sort alors son pistolet et lui tire dans le dos. « Je visais la main, soutient-il. C’était un réflexe. »

Il a ramassé son fusil d’assaut, et il a « repéré la tête de Spencer Stone ». Il l’a visée, mais « c’était trop dur », et il n’a « pas pu tirer ». L’ancien sergent de l’US Air force profite de ce renoncement pour lui sauter dessus. « Je l’ai laissé m’attraper, assure-t-il. Il m’a saisi par le cou et a commencé à le serrer. » Skarlatos, lui, le frappe à la tête avec la kalachnikov. « Au début j’allais tuer, et après j’allais me faire tuer. »

S’il ne comptait s’attaquer qu’à une poignée de militaires américains, comment expliquer qu’il soit monté dans le train avec neuf chargeurs de kalachnikov ? « J’ai dit à Abaaoud que c’était trop, et il m’a dit : “Nous on sort comme ça au Shâm. Et toi aussi tu dois sortir comme ça” », clame l’accusé qui assure, à l’époque, avoir été « hypnotisé » par le tristement célèbre djhadiste.

« C’est lui qui décidait pour moi de ma vie, je ne répondais pas, c’est comme si j’étais là et pas là. J’étais trop naïf. » « Vous étiez leur marionnette », lui lance le président de la cour. « Oui. » Abaaoud décide, El Khazzani obéit, sans jamais poser de question. « C’est inquiétant », souligne le magistrat, un brin ironique.

« Vous êtes tout sauf sincère »

Pourquoi avoir accepté cette mission ? L’accusé évoque, ému, une mosquée bombardée lorsqu’il séjournait en Syrie, courant 2015. « Il y avait des civils qui sont morts, c’est dur. Mon âme était morte. Ensuite, Abaaoud, il sait comment m’influencer. »

Le président tente d’en savoir davantage sur la préparation de l’attentat. Pourquoi avait-il un cutter ? Pourquoi deux munitions percutées ont-elles été retrouvées ? Comment comptait-il quitter le train lancé à grande vitesse ? Voulait-il agir une fois la frontière française passée ? Avait-il des informations concernant la préparation d’autres attentats ? Là encore, les réponses d’El Khazzani – qui se présente comme un repenti – sont évasives. « Je ne sais pas », « je n’ai pas demandé », « c’est Abaaoud qui m’a dit de… »

« A chaque fois qu’on vous pose des questions gênantes sur les faits, sur votre parcours, sur votre relation avec Abaaoud, ma conviction, c’est que vous êtes tout sauf sincère », lance l’un des deux avocats généraux. Il rappelle que l’accusé a été interrogé par la juge d’instruction une semaine avant les attentats qui ont ensanglanté  Paris et Saint-Denis. « Si vous aviez dit qu’Abdelhamid Abaaoud n’était pas en Syrie, mais dans une cachette à Bruxelles avec des complices et des armes, il n’y aurait pas eu 130 morts à Paris ! » Ayoub El-Khazzani répond : « Oui, je sais, je le regrette. »

Le procès doit durer jusqu’au 17 décembre. El-Khazzani encourt la réclusion criminelle à perpétuité.