« A Saint-Cyr, rien ne se passe comme ailleurs »... La hiérarchie de l’école sur le gril au procès de la noyade d’un élève-officier

PROCES Deux officiers de l’école militaire de Coëtquidan ont tenté d’expliquer leur rôle, huit ans après la mort de Jallal Hami lors d’un exercice de « transmission des traditions »

Camille Allain

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Le général Francis Chanson, ici au tribunal correctionnel de Rennes, est jugé après la mort de Jallal Hami, un élève officier de l'école militaire Saint-Cyr.
Le général Francis Chanson, ici au tribunal correctionnel de Rennes, est jugé après la mort de Jallal Hami, un élève officier de l'école militaire Saint-Cyr. — Loïc Venance / AFP
  • Sept militaires dont deux officiers sont jugés cette semaine à Rennes pour homicide involontaire, huit ans après la mort d’un élève officier de 24 ans.
  • Jallal Hami était mort lors d’un atelier de « transmission des traditions » propre à l’école Saint-Cyr Coëtquidan.
  • Mercredi, deux officiers ont décrit le fonctionnement atypique de ces séances de « bahutage », en minimisant leur implication.

Une institution connue et reconnue qui jouit d’une réputation prestigieuse chez les militaires, comme dans le civil. Mercredi, l’école militaire de Saint-Cyr Coëtquidan (Morbihan) a pourtant vu son image écornée par deux témoignages de ses anciens membres de commandement. Invités à s’exprimer à la barre du tribunal correctionnel de Rennes, le colonel Hervé Vallerand et le général Francis Chanson ont tenté de s’expliquer sur l’activité nocturne au cours de laquelle l’élève-officier Jallal Hami était mort en 2012.

Le jeune militaire de 24 ans s’était noyé lors de la traversée d’un étang dans une eau à 9 degrés organisée par des élèves de deuxième année dans le cadre d’un exercice de « transmission des traditions », un passage obligatoire pour les saint-cyriens. La hiérarchie était-elle au courant de la nature de cette activité jugée très dangereuse ? « Ce n’était pas un exercice militaire mais une activité de transmission. Son organisation était gérée par le 2e bataillon (les 2e année). L’autonomie est assumée. C’était la base de notre système pédagogique », explique Francis Chanson, promu général depuis les faits.

Comment expliquer que des activités nocturnes menées dans l’enceinte de l’école puissent échapper à son commandement ? « A Saint-Cyr, rien ne se passe comme ailleurs », lâche Francis Chanson, avant de reconnaître « ne pas avoir été assez vigilant en laissant les élèves en autonomie, sans contrôle constant ». Mis à mal, le gradé a refusé d’endosser seul la responsabilité de cette noyade, chargeant au passage sa haute hiérarchie. « Nous sommes deux membres de l’encadrement à être jugés ici. Mais on aurait même pu aller au-dessus. Le général était dirigé par d’autres à l’état-major. On a aussi d’autres officiers de Saint-Cyr qui étaient au courant », se défend ce militaire de 60 ans qui a officié sur de nombreux terrains de guerre.

« Le laxisme n’existe pas »

Souvent accusés par les élèves-officiers d’avoir été « au courant » de la nature de l’activité de traversée d’un étang, les deux hommes ont tenté de se défendre. Les élèves organisateurs avaient-ils une « carte blanche » pour organiser leur bahutage ? « C’est un drame, il y a eu un mort. Mais carte blanche, je ne peux pas vous laisser dire ça. Les cadres sont choisis avec des qualités de meneurs d’hommes. Le laxisme n’existe pas », insiste Hervé Wallerand, qui commandait les élèves assis, comme lui, sur le banc des accusés. Cet ancien colonel a dû quitter l’école après le drame et avait même remis sa démission. Il a été radié l’an dernier. « Je n’étais plus en accord avec l’institution militaire et je l’ai quittée. Tout le monde ne l’a pas fait. Le fonctionnement de cette école reste différent de celui de l’armée de terre », poursuit l’ancien militaire.

Décrit comme « un exercice fondamental, une base pour la vie, un savoir être », ce bahutage a été très critiqué par les deux membres de la hiérarchie. « Jamais, ça me serait venu à l’esprit de faire ça. Une nage commando en casque, treillis, rangers dans une eau à 9 degrés, je n’ai jamais vu ça ».

« Tout le système a changé »

Depuis l’accident, toute l’organisation de ces « transmissions » a été remise à plat par l’école militaire. « C’était une rupture très importante. Elle supprime l’autonomie et la responsabilité aux élèves. Le livre de marche n’existe plus. Le lendemain de l’accident, la prise de conscience a été terrible. Tout le système a été changé ».

Si les deux membres du commandement ont mis en cause l’état-major de l’Armée de terre, ce n’est pas le cas de la famille de la victime. « Il n’est pas question de remettre en cause l’institution militaire », assure Me Jean-Guillaume Le Mintier, avocat de la famille. Le procès se poursuit jusqu’à vendredi.