Attaque du Thalys : « Je pense qu’on a échappé au pire », estime une enquêtrice

PROCES Au troisième jour du procès d’Ayoub El-Khazzani, une commissaire qui a travaillé à la sous-direction antiterroriste de la police judiciaire a détaillé le travail réalisé abattu par les enquêteurs après l’attaque d’un Thalys

Thibaut Chevillard
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Reconstitution de l'attaque déjouée en août 2015 dans un train Thalys Amsterdam-Paris
Reconstitution de l'attaque déjouée en août 2015 dans un train Thalys Amsterdam-Paris — PHILIPPE HUGUEN / AFP
  • Quatre hommes, impliqués dans l’attaque d’un Thalys reliant Paris à Amsterdam en août 2015, comparaissent devant la cour d’assises spéciale. Deux personnes avaient été blessées.
  • Ayoub El-Khazzani, qui avait ouvert le feu à l’intérieur du train, répond de « tentative d’assassinats en relation avec une entreprise terroriste » et « association de malfaiteurs terroriste criminelle ». Ce citoyen marocain, alors âgé de 26 ans, agissait sur instruction d’Abdelhamid Abaaoud, coordinateur de la cellule terroriste ayant frappé la France et la Belgique en 2015 et 2016.
  • Au troisième jour du procès, une commissaire de police est venue détailler le travail des enquêteurs de la sous-direction antiterroriste de la police judiciaire.

« On s’est rendu compte qu’il était un maillon d’un réseau organisé projeté depuis la Syrie pour toucher la France. » Robe noire, cheveux courts et lunettes sur le nez, cette commissaire qui était à la tête du pôle « enquêtes » de la sous-direction antiterroriste de la police judiciaire prend ses notes posées sur le pupitre. Elle se plonge dedans et revient cinq années en arrière. Un soir d’août 2015, elle a été avertie qu’un homme armé d’une kalachnikov et d’un pistolet avait fait irruption dans un Thalys reliant Amsterdam à Paris, avant d’être maîtrisé par des passagers.

En un peu moins de trois heures, elle mobilisa son équipe et se rendit à Arras, où le train s’était immobilisé. Quelque 342 passagers avaient été réunis dans une salle communale, non loin de la gare. Il fallu les interroger, contrôler leur indentité, vérifier que certains ne soient pas connus des services de police… Un travail colossal. Le suspect, lui était mutique au moment de son interpellation. Il ne donna qu’un nom et une date de naissance : Ayoub El-Khazzani, né le 3 septembre 1989.

« C’était peu crédible… »

Cinq ans plus tard, le djihadiste marocain de 31 ans est jugé par la cour d’assises spéciales à Paris. Les investigations ont révélé qu'Abdelhamid Abaaoud, le coordinateur des attaques du 13-Novembre, lui avait demandé de commettre un attentat. Selon lui, sa mission consistait à s’attaquer aux  militaires américains qui voyageaient à bord du Thalys. Les civils, eux, auraient été épargnés. Il aurait renoncé à ce projet au dernier moment.

Mais à l’époque, durant sa placé en garde à vue, il avait avancé une tout autre explication. Les armes avaient été découvertes un peu par hasard dans un parc à Bruxelles. Il aurait voulu les utiliser pour commettre un braquage dans le Thalys. « C’était peu crédible », poursuit la commissaire à la barre. Mis « face à ses contradictions », El-Khazzani s’était braqué et muré dans le silence. Les enquêteurs de la Sdat ont, en effet, rapidement été convaincus de la nature terroriste de l'attaque.

L’exploitation de son téléphone Samsung leur avait donné plusieurs éléments permettant de mieux cerner son profil. « On s’est vite rendu compte que c’était quelqu’un d’aguerri aux techniques d’anonymisation », comme le sont de nombreux djihadistes de retour de Syrie, poursuit la policière, précisant que l’appareil était « vierge de toute donnée ». En réalité, « il commençait son existence le jour des faits ».

Connus des services étrangers

El-Khazzani avait utilisé le téléphone avant de monter dans le train pour se créer une adresse mail et joindre trois numéros, en utilisant un système sécurisé. Avant d’ouvrir le feu dans le Thalys, il s’en était servi pour rechercher des anasheed, c’est-à-dire des « chants religieux qui exhortent les djihadistes à combattre », résume la commissaire dont le nom, pour des raisons de sécurité, n’a pas été donné par la cour.

Les enquêteurs étaient ensuite parvenus à se procurer les identifiants de son compte Facebook, créé en 2010. Pendant quatre ans, il ne l’avait pratiquement pas utilisé. Mais en 2014, le jeune homme avait commencé à poster régulièrement « des vidéos et des images promouvant un islam radical ». L’une d’entre elles montrait « un homme avec les mains coupées après avoir volé ». El-Khazzani n’hésitait pas à vanter « les vertus de la mort en martyr », à présenter « la France comme un Etat terroriste », à dénigrer les femmes.

« La coopération internationale, dans ce dossier, a été déterminante », souligne la policière, qui a témoigné quatre heures ce mercredi. Le djihadiste était inconnu des services français. Ayant appris qu’il avait habité en Espagne, les enquêteurs s’étaient tournés vers l’officier de liaison espagnol affecté à la Sdat. Renseignement pris, il leur avait indiqué qu’El-Khazzani s’était fait remarquer, de l’autre côté des Pyrénnées, avec son frère qui était « un prédicateur pro djihad ». Il était aussi connu pour trafic de stupéfiants.

Une enquête « dense »

Les policiers belges, avec lesquels ils ont constitué une équipe commune d’enquête, leur ont fait savoir qu’El-Khazzani était connu de leurs services pour radicalisation depuis 2012. Une perquisition avait été menée au domicile de sa sœur, à Molenbeek, chez qui le jeune homme a habité à partir de mai 2014. Il avait quitté la Belgique en mai 2015 pour se rendre en Turquie, via Berlin, puis gagner la Syrie.

Il avait ensuite rejoint la Grèce sous une fausse identité, en compagnie d'Abdelhamid Abaaoud dont l’ADN a été retrouvé sur l’un des chargeurs de sa kalachnikov. Ce fusil d’assaut est l’une des « armes privilégiées des combattants djihadistes », note la commissaire qui est restée cinq ans à la Sdat avant de rejoindre un autre service de la direction centrale de la police judiciaire. Le 25 août 2015, El-Khazzani était mis en examen.

Spécialiste du terrorisme et de l’islam radical, elle livre à la cour sa conviction. Le 21 août 2015, « je pense qu’on a échappé au pire ». Avant de partir, elle s’excuse : « J’ai été un peu longue mais l’enquête était dense. » Le procès doit durer jusqu’au 17 décembre. El-Khazzani encourt la réclusion criminelle à perpétuité.