Attaque du Thalys : « Il avait 270 munitions sur lui, de quoi tuer 300 personnes… » Le procès d’un carnage évité s’ouvre à Paris

PROCES Ayoub el Khazzani est jugé par la cour d’assises spéciale pour avoir ouvert le feu à l’intérieur d’un Thalys le 21 août 2015, quelques mois avant les attentats du 13-Novembre

Thibaut Chevillard

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La voiture 12 du Thalys, dans laquelle Ayoub El Khazzani a été maîtrisé le 21 août 2015.
La voiture 12 du Thalys, dans laquelle Ayoub El Khazzani a été maîtrisé le 21 août 2015. — PHILIPPE HUGUEN
  • Quatre hommes, impliqués dans l’attaque d’un Thalys reliant Paris à Amsterdam en août 2015, comparaissent devant la cour d’assises spéciale. Deux personnes avaient été blessées.
  • Ayoub el Khazzani, qui avait ouvert le feu à l’intérieur du train, répondra de « tentative d’assassinats en relation avec une entreprise terroriste » et « association de malfaiteurs terroriste criminelle ». Ce citoyen marocain, alors âgé de 26 ans, agissait sur instruction d’Abdelhamid Abaaoud, coordinateur de la cellule terroriste ayant frappé la France et la Belgique en 2015 et 2016.
  • Ayoub el Khazzani prétend n’avoir voulu cibler que des militaires américains et non des civils. Il affirme avoir renoncé de lui-même à son projet d’attentat à l’ultime seconde, trop tard pour éviter une bagarre avec les passagers qui voulaient le désarmer.

L’intervention courageuse de quelques passagers a sans doute permis d’éviter un carnage. Cinq ans après avoir ouvert le feu dans un Thalys reliant Amsterdam à Paris et blessé deux personnes, Ayoub el Khazzani comparaît à partir de lundi devant une cour d’assises spéciale pour « tentative d’assassinats en relation avec une entreprise terroriste » et « association de malfaiteurs terroriste criminelle ». Aux côtés de ce Marocain de 31 ans, dans le box des accusés, trois hommes sont jugés pour leur implication dans cette attaque, commanditée par le coordinateur des attentats djihadistes du 13-Novembre, Abdelhamid Abaaoud.

Ce 21 août 2015, le Thalys 9364 a quitté Amsterdam il y a plus de deux heures lorsque Damien est pris d’une envie pressante. A 17h45, le jeune homme de 28 ans se dirige vers les toilettes situées entre les voitures 12 et 13. Elles sont occupées. Quelques minutes plus tard, la porte s’ouvre enfin. Torse nu, le regard hagard, portant un sac à dos sur le ventre et une kalachnikov en bandoulière, Ayoub el Khazzani, 25 ans, en sort lentement. Instinctivement, Damien le saisit par le cou et tente de le bloquer entre la porte coulissante et le porte-bagages. Le corps à corps dure une quinzaine de secondes. Pendant ce temps, Mark Moogalian, un Franco-Américain de 51 ans qui voyage avec sa femme, réussit à récupérer le fusil d’assaut et s’enfuit avec.

« Go Spencer ! »

Mais l’assaillant, monté en gare de Bruxelles, parvient à se dégager et tire dans le dos de ce professeur à la Sorbonne. Touché à l’épaule, il s’écroule. Moogalian trouve la force de ramper pour se mettre à l’abri entre deux sièges. Les détonations ont réveillé trois militaires américains en vacances qui s’étaient assoupis, voiture 12. « Go Spencer ! » Alors qu’el Khazzani met en joue Damien avec la Kalachnikov qu’il a ramassée, Spencer Stone bondit sur lui et le fait chuter. Ses amis, Anthony Sadler et Aleksander Skarlatos, viennent lui prêter main-forte et assène des coups de poing et de pieds au tireur qui essaye de les blesser avec un cutter. Ils réussissent finalement à l’assommer et à le ligoter. A 18h12, le train s’arrête en gare d’Arras, les policiers interpellent Ayoub el Khazzani.

Ils saisissent la Kalachnikov, neuf chargeurs de trente balles, un pistolet Luger M80 9 mm, un chargeur supplémentaire, un cutter de 16 cm, un bidon d’essence et un téléphone. « Il avait 270 munitions sur lui, de quoi tuer 300 personnes », souligne Me Thibault de Montbrial, l’avocat des trois Américains. En garde à vue, El Khazzani affirme qu'il voulait commettre un vol avec ces armes qu’il aurait trouvées dans un parc à Bruxelles. Mais les enquêteurs ont du mal à croire cet homme, connu en Espagne pour avoir diffusé des messages de haine contre l’Occident et appelé au djihad auprès des fidèles d’une mosquée d’Algésiras. Le 25 août 2015, il est mis en examen.

Au cours de leurs investigations, les enquêteurs découvrent que ce Marocain, qui s’était installé en 2014 chez sa sœur à Molenbeek, en Belgique, avait rejoint Daesh en Syrie en mai 2015. Il était ensuite rentré en Europe en empruntant la route des migrants avec Abdelhamid Abaaoud, un Belge d’origine marocaine qui s’était radicalisé en prison en 2012. Ce dernier, qui faisait partie au sein de Daesh de la brigade des immigrés, avait reçu pour mission de coordonner une série d’attentats préparés en Syrie :  l'attaque d'une église à Villejuif (Val-de-Marne) par Sid-Ahmed Ghlam, du Thalys par Ayoub el Khazzani, mais aussi les attentats du 13-Novembre et de Bruxelles en mars 2016.

« Je ne suis pas un massacreur »

Après ses premières déclarations, el Khazzani garde le silence. Ce n’est qu’après les attentats de Paris, en novembre 2017 et en juillet 2018, qu’il livre aux enquêteurs sa version des faits. Selon lui, sa cible était en réalité les Américains qui voyageaient dans ce Thalys. Il explique qu'Abaaoud lui avait communiqué le numéro de la voiture dans laquelle ils allaient se trouver, et les avait décrit pour l’aider à les reconnaître. Mais, assure el Khazzani, il ne comptait pas s’en prendre aux civils. « Je ne suis pas un massacreur. Je suis un noble combattant », clame-t-il alors. Les enquêteurs en doutent. Comment pouvait-il savoir que les Américains, des amis d’enfance venus faire du tourisme en Europe, étaient des militaires ? Et comment croire qu' Abaaoud, qui préparait les attaques du 13-Novembre, lui avait demandé d’épargner les civils ?

Ayoub el Khazzani affirme aussi avoir renoncé à l'ultime seconde à utiliser ses armes. Mais de peur d’être tué par les Américains, il avait tiré avec son Luger sur Mark Moogalian après lui avoir demandé de lâcher sa Kalachnikov. Il ajoute qu’il n’a pas eu le courage de tirer sur Spencer Stone, ce qui a laissé le temps au militaire américain de se jeter sur lui.

« Tout cela est corroboré, me semble-t-il, par le dossier », nous déclare son avocate, Me Sarah Mauger-Poliak. « Mon client attend ce procès avec impatience et anxiété. Cela fait quatre ans qu’il est à l’isolement, il a envie de s’expliquer et d’être fixé sur son sort », ajoute-t-elle, précisant que cet homme « très timide » a « profondément évolué depuis des années ». Désormais, el Khazzani « condamne fermement » les attentats « que l’on a pu connaître ces derniers temps ». Le procès doit durer jusqu’au 17 décembre. Il encourt la réclusion criminelle à perpétuité.