Coronavirus : En prison aussi, l’épidémie s’accélère et les personnels s’inquiètent

DETENTION Une nouvelle « doctrine sanitaire » a été mise en place le 14 octobre dans les établissements pénitentiaires, mais les contaminations augmentent

Hélène Sergent

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À la prison de Fleury-Mérogis, les parloirs ont été adaptés pour respecter certaines consignes sanitaires.
À la prison de Fleury-Mérogis, les parloirs ont été adaptés pour respecter certaines consignes sanitaires. — ERIC DESSONS/SIPA
  • Selon une note du garde des Sceaux consultée par l’AFP, 117 détenus étaient diagnostiqués positifs au Covid-19 au 20 octobre dernier.
  • La population carcérale, considérablement réduite pendant le confinement, est remontée, passant de 58.926 détenus fin mai à quelque 62.000 détenus en ce mois d’octobre.
  • Cette situation inquiète les surveillants pénitentiaires. Le syndicat SNP-FO appelle désormais à remettre les établissements « sous cloche » pour éviter de nouvelles contaminations.

Les prisons françaises échapperont-elles à la deuxième vague de l’épidémie coronavirus ? Depuis plusieurs semaines, l’inquiétude enfle au sein des établissements pénitentiaires. Comme à l’extérieur, le nombre de cas détectés parmi les détenus ne cesse d’augmenter. Le 5 octobre, 47 personnes incarcérées étaient positives au Covid-19. Neuf jours plus tard, selon les chiffres de l’administration pénitentiaire, 88 détenus étaient infectés, puis 117 le 20 octobre. Le nombre de cas a ainsi plus que doublé en trois semaines.

Malgré une adaptation contraignante de la vie carcérale aux consignes sanitaires, la situation se dégrade, accentuée par une augmentation du nombre de personnes placées en détention depuis le déconfinement. En réaction, le garde des Sceaux Eric Dupond-Moretti a appelé le 23 octobre les procureurs généraux à favoriser les alternatives à l’incarcération. Mais certains syndicats de l’administration pénitentiaire jugent cette politique insuffisante et appellent désormais à remettre « sous cloche » les prisons.

Des consignes adaptées et renforcées

Comme à l’extérieur, les mesures sanitaires se sont intensifiées en détention le 14 octobre dernier. Quand Emmanuel Macron annonçait l’instauration d’un couvre-feu à partir de 21h dans certaines métropoles, l’administration pénitentiaire diffusait pour sa part à l’ensemble des établissements une nouvelle « doctrine » sanitaire. Pour les maisons d’arrêt ou centres pénitentiaires situés en zone d’alerte maximale ou identifiés comme des « clusters » (plus de trois cas avérés), les interventions extérieures ont été réduites et le port du masque rendu obligatoire pour les détenus dès la sortie de leur cellule. Les cas positifs, eux, restent systématiquement isolés du reste de la détention.

Depuis le déconfinement, plusieurs établissements ont adapté leurs salles de parloirs pour garantir une distanciation entre les prisonniers et de leurs proches. Pour Flavie Rault, secrétaire générale du Syndicat national des directeurs pénitentiaires (SNDP) et directrice adjointe de la prison de la Santé à Paris, cette nouvelle note n’a pas « bouleversé » pour autant le quotidien des équipes : « On applique ces modalités depuis la rentrée déjà. Nos pratiques n’ont pas bougé depuis la reprise de l’activité judiciaire, avec un maintien des quatorzaines pour toutes les personnes détenues qui arrivent de l’extérieur par exemple ».  Des opérations de dépistage massif ont également été réalisées avec certaines Agences régionales de santé (ARS), souligne François Bès, coordinateur du pôle « enquête » à l’Observatoire international des prisons (OIP).

Désengorger pour mieux protéger

En parallèle, le ministre de la Justice a adressé le 23 octobre dernier une « dépêche » à tous les procureurs généraux. « Le garde des Sceaux a demandé au ministère public de requérir au maximum des peines alternatives à la détention, dès lors que c’est adapté, évidemment. Cela peut être une détention à domicile sous bracelet électronique par exemple », développe la Chancellerie. L’objectif est de réduire l’arrivée de nouveaux détenus dans les prisons et d’inciter les magistrats à privilégier les aménagements de peine. Après une chute importante du nombre de personnes incarcérées – rendue possible grâce à des ordonnances signées en mars par l’ex-ministre Nicole Belloubet –, les chiffres sont repartis à la hausse.

« On était passé de 13.000 à moins de 10.000 détenus en Ile-de-France après le confinement. On vient de repasser la barre des 11.000 et ça va très, très vite », illustre Flavie Rault, du SNDP. Si la population carcérale n’a pas atteint son niveau d’avant le confinement, certains établissements sont déjà en situation de suroccupation. La densité carcérale atteint désormais près de 103 % en moyenne, selon l’AFP, rendant l’application de certaines consignes sanitaires plus complexes. « Les quatorzaines deviennent très difficiles à gérer, car quand on crée des places pour isoler les malades, on entasse le reste des détenus dans les autres quartiers de la détention », note la directrice adjointe de la Santé.

« Les quatorzaines deviennent très difficiles à gérer »

Des leviers insuffisants ?

En mars dernier, la suspension des parloirs, l’interdiction des déplacements des intervenants extérieurs et le ralentissement de l’activité judiciaire avaient permis d’éviter une propagation du virus dans le huis clos de la détention. « Il faut revenir à cette gestion qui prévalait pendant le confinement. Le nombre de clusters augmente, on n’a jamais eu de chiffres comme ça, il ne faut plus attendre et remettre les établissements sous cloche », tempête Emmanuel Baudin, secrétaire général du syndicat SNP-FO. Un courrier a été envoyé en ce sens à Eric Dupond-Moretti, fait savoir le syndicaliste, resté sans réponse jusqu’ici.

La part de personnels touchés par le virus est aussi source de préoccupation, pour Flavie Rault : « Le risque d’épuisement des équipes est une réalité. Pendant la première vague, on a eu peu de malades. Et comme certains services ont arrêté de tourner avec le ralentissement de l’activité judiciaire, des personnels sont venus prêter main-forte pour aider les collègues en détention. Aujourd’hui, c’est l’inverse. La politique de prévention des cas contacts a déstabilisé certaines équipes qui ont dû se confiner. »

Un durcissement des mesures en détention ne fait pas l’unanimité pour autant. « Reconfiner les détenus ne nous semble pas adapté », estime François Bès de l’OIP. « Il faut se calquer autant que possible sur ce qui est préconisé à l’extérieur de la prison. En garantissant le port du masque, la distanciation et la désinfection des mains, cela permet de maintenir les parloirs. L’impact psychologique de la suppression de ces moments entre les détenus et leurs proches ne doit pas être négligé », alerte-t-il.

Une analyse que partage Flavie Rault du SNDP : « Il faut être prudent. La continuité des parloirs permet d’assurer le calme de la détention et d’éviter les mouvements collectifs ». La Chancellerie, de son côté, indique qu’elle opte pour une réponse « graduelle », adaptée « à la situation locale ». Mais le schéma actuel pourrait rapidement évoluer. Confronté à une flambée de cas positifs, l’exécutif devrait annoncer de nouvelles mesures avant la fin de la semaine. Un temps exclu, le reconfinement généralisé de la population serait désormais sur table.