Attentats de janvier 2015 : « Vous voulez absolument un coupable, mais ce ne sera pas moi », clame le principal accusé

PROCES Ali Riza Polat est le seul des onze accusés présents à être jugé pour complicité des crimes commis par Amedy Coulibaly et les frères Kouachi. L'homme assure avoir seulement monté des escroqueries avec le premier

Caroline Politi

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Ali Riza Polat est le seul accusé présent dans le box à être soupçonné de complicité de crimes.
Ali Riza Polat est le seul accusé présent dans le box à être soupçonné de complicité de crimes. — Benoit PEYRUCQ / AFP
  • Ali Riza Polat est le seul des onze accusés présents au procès des attentats de janvier 2015 à être jugé pour « complicité de crimes ».
  • Aux yeux de l’accusation, ce Franco-turc de 35 ans a été le bras droit d’Amedy Coulibaly dans la préparation des attentats, présent à chaque stade de la préparation.
  • Lui se défend d’avoir été au courant des projets du terroriste, affirmant seulement avoir monté des escroqueries avec lui.

A la cour d’assises spéciale à Paris,

« Je vais vous dire la vérité. » C’est par ce tic de langage qu’Ali Riza Polat débute presque toutes ses réponses. A l’aune de cette neuvième semaine du procès des attentats de janvier 2015, le principal accusé – le seul à être renvoyé pour « complicité de crimes » et ainsi encourir la réclusion criminelle à perpétuité – a été longuement auditionné sur les charges qui pèsent à son encontre. Il est soupçonné d’avoir été le bras droit d’Amedy Coulibaly, présent à tous les stades de la préparation des attentats, de la vente d’une voiture qui aurait servi à les financer jusqu’à l’acquisition des armes. « Comment je peux être complice de ces faits-là, avec des personnes que je n’ai jamais vues ? », tonne d’emblée ce Franco-Turc de 35 ans, cheveux ras et léger embonpoint.

Si, depuis l’ouverture du procès, Ali Riza Polat s’est montré coutumier des haussements de voix et coups de colère – il a été jusqu’à menacer une enquêtrice de la sous-direction antiterroriste –, l’homme semble plus incontrôlable que jamais ce lundi. Malgré son intention affichée de collaborer, il s’offusque à chaque question de la cour, n’y répond d’ailleurs jamais vraiment, se perdant dans des détails, multipliant les circonvolutions et hurlant – littéralement – son désarroi d’être mêlé à ce dossier.

A maintes reprises, le président, Régis de Jorna, étonnamment calme, tente de le recentrer sur les débats, l’enjoint à « respirer » ou à « souffler deux minutes », lui intime de n’insulter personne. Sur ce dernier point, l’entreprise semble perdue d’avance, tant les « fils de pute » et autre « connard » font partie intégrante de son vocabulaire.

« J’ai fait des magouilles toute ma vie mais j’ai pas de sang sur les mains »

« Vous voulez absolument un coupable, mais ce ne sera pas moi », insiste Ali Riza Polat. L’homme se présente volontiers comme un bandit qui fut, à une époque, un gros bonnet du trafic de drogue. Ce sont d’ailleurs ses « magouilles » qui le poussent à se rapprocher, dans le courant de l’année 2007, d’ Amedy Coulibaly, un « grand » de sa cité, de trois ans son aîné. Des « magouilles » qui, à l’en croire, ont également causé sa perte.

Tout au long de l’instruction, Ali Riza Polat n’a reconnu que des escroqueries montées avec le terroriste pour éponger une dette de stups de 15.000 euros. En aucun cas, assure-t-il, il connaissait ses macabres projets ou remarqué sa radicalisation. « Il savait que je mangeais du porc, il ne m’a jamais rien dit ! » Et ce, en dépit d’une très grande proximité. L’enquête a mis en lumière de multiples contacts téléphoniques entre les deux hommes, notamment entre la mi-décembre et le 7 janvier 2015, jour de l’attaque de Charlie Hebdo.

Au milieu de sa logorrhée, Ali Riza Polat a néanmoins admis pour la première fois être l’auteur d’une courte liste découverte dans le garage automobile d’un de ses co-accusés. « Prix de 200 g de C4 ? Prix de 1 kg de C4 ? Combien détonateurs (…) 3 chargeurs de kalash : prix », peut-on lire sur ce petit morceau de papier froissé. Un élément fondamental pour l’accusation. Mais là encore, il nie toute velléité terroriste. Les explosifs devaient servir à « faire péter des banques », les armes à intimider pendant les braquages.

« Si c’est simplement une kalachnikov pour faire peur, pourquoi vous demandez des balles ? C’est pas pour faire peur, une balle… », s’étonne le président. Ali Riza Polat s’énerve et bredouille. « J’ai fait des magouilles toute ma vie, mais j’ai pas de sang sur les mains. »

« Même converti, je fais mes magouilles »

Pourquoi alors avoir tenté de rallier la Syrie, via le Liban, trois jours seulement après les « dingueries » – ainsi désigne-t-il l’attaque de l’Hyper Cacher – commises par Amedy Coulibaly ? « Je veux pas aller en taule pour une chose que je n’ai pas faite », hurle-t-il en gesticulant dans le box. Ses cris redoublent lorsque le président s’enquiert de ce qu’il comptait faire sur place, cherchait-il à rallier Daesh ? « Moi, chez l’État islamique ? Je fais même pas trente minutes, ils vont me tuer, je ne veux pas vivre sous la charia », s’offusque ce Kurde alévi, converti à l’islam en 2014. Une conversion survenue « après avoir fait un rêve », précisera dans l’après-midi sa mère à la barre. « Même converti, je fais mes magouilles, je continuerai toujours avec les meufs, je veux pas me marier », assure-t-il. De la documentation djihadiste a néanmoins été découverte dans son iPad.

Ali Riza Polat assure avoir décidé de se rendre à Damas – la capitale de la Syrie, donc – à la suite de la rupture des relations diplomatiques. Il est finalement refoulé à la frontière. De retour en France, il repart dès le lendemain en Thaïlande, où il ne reste que trois jours. A court d’argent, jure-t-il, avant de se lancer dans un nouveau monologue alambiqué.

A certains moments, on s’interroge, ces multiples digressions et sautes d’humeur sont-elles une stratégie de défense ou juste le signe qu’il perd un peu pied ? L’expert psychiatre qui l’a auditionné – il y a maintenant trois ans de cela – n’a noté aucun trouble mental et décrit Ali Riza Polat comme une « personnalité forte, pouvant parfois déboucher sur des moments d’impulsivité, de réactivité, mais généralement contrôlé », tout en insistant sur le fait qu’une expertise n’est qu’une « photographie » d’une rencontre à un instant précis. L’interrogatoire se poursuivra ce mardi.