Attentat manqué de Villejuif : « Un acte ? Vous n’arrivez pas à dire attentat ? », demande un avocat à Sid-Ahmed Ghlam

PROCES Durant près de huit heures, Sid-Ahmed Ghlam a été interrogé ce jeudi sur la préparation de l’attentat qu’il envisageait de commettre dans une église de Villejuif (Val-de-Marne) en 2015

Thibaut Chevillard

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L'église Sainte-Thérèse-de-l'Enfant-Jésus était l'un des deux ciblées par Sid-Ahmed Ghlam en 2015
L'église Sainte-Thérèse-de-l'Enfant-Jésus était l'un des deux ciblées par Sid-Ahmed Ghlam en 2015 — VU LAURENT/SIPA
  • Sid-Ahmed Ghlam, 29 ans, comparait depuis lundi devant la cour d’assises spéciale pour « assassinat et tentative d’assassinat en relation avec une entreprise terroriste » et « association de malfaiteurs terroriste criminelle ».
  • Il est accusé d’avoir tué, en avril 2015, une jeune femme de 32 ans et d’avoir projeté de commettre un attentat dans une église de Villejuif (Val-de-Marne). A ses côtés, neuf autres personnes sont jugées pour l’avoir aidé à des degrés divers.
  • Ce jeudi, l’accusé a été interrogé sur la préparation de cet attentat commandité par des cadres de Daesh rencontrés en Turquie.

A la cour d’assises spéciale à Paris,

« Il faudrait que tu reviennes. » En janvier 2015, Sid-Ahmed Ghlam reçoit un message de ses commanditaires, en Turquie. Le jeune homme, accusé du meurtre d'Aurélie Châtelain et de la préparation d’un attentat terroriste à Villejuif ( Val-de-Marne), achète un billet d’avion, demande un visa et s’envole, pour la seconde fois en quelques mois, en direction d’Istanbul. Là-bas, il prend un bus et gagne Gaziantep, une ville située à quelques kilomètres de la frontière syrienne, lieu de passage obligé des djihadistes européens souhaitant rejoindre Daesh. Mais les cadres du groupe terroriste qu’il rencontre ont un autre projet pour lui. « Ils m’ont demandé de rentrer en France et de faire une action », raconte-t-il ce mercredi.

Selon son récit, Abdelnasser Benyoucef, alias Abou Mouthana, lui recommande de frapper dans la gare de Villepinte, en Seine-Saint-Denis, et lui demande d’effectuer des repérages. « Ma motivation, c’était de défendre le peuple syrien », explique l'ancien étudiant en électronique. « Contre qui ? » lui demande Me Gérard Chemla, avocat de la Fédération nationale des victimes d’attentats (Fenvac). « Contre Bachar al-Assad », répond l’accusé, appuyé au box. L’avocat « ne comprend pas le lien entre la défense de la Syrie et la France ». « La coalition », bredouille Sid-Ahmed Ghlam, oubliant sans doute que la France n’a mené ses premières frappes en Syrie qu’en septembre 2015.

Une « bonne église »

Après avoir passé quelques jours en Turquie, où il apprendra à utiliser une kalachnikov, Sid-Ahmed Ghlam repart en France le 13 février 2015. Dès le lendemain, il se met au travail et achète avec l’argent que lui ont laissé ses commanditaires – « 2.000 ou 3.000 euros » – un ordinateur pour échanger avec eux des messages cryptés. Le 15 février, il loue une voiture et part faire des repérages à Villepinte. Avec son téléphone, il filme l’intérieur de la gare. Mais il constate qu’il n’y a « que des Arabes, que des musulmans » alors qu’on lui a demandé de s’attaquer aux « mécréants ». Il change de pistes, songe à commettre un attentat contre le train Paris-Saint-Dizier, la ville de Haute-Marne où vit sa famille.

Ses commanditaires l’orientent plutôt vers une « bonne église ». « Qu’est-ce que ça veut dire une "bonne église" ? », l’interroge la présidente, Xavière Simeoni. « Une église d’où je pourrais repartir facilement », répond l’accusé. Il effectue des recherches sur Google maps et cible deux églises à Villejuif, dans le Val-de-Marne : une petite et une grande. « C’était quoi le cahier des charges ? Faire beaucoup de victimes ? Cibler un lieu de culte ? », l’interroge Me Gérard Chemla. « Y avait pas de demande particulière… C’était juste de commettre un acte », répond l’accusé. « Un acte ? Vous n’arrivez pas à dire attentat ? », le reprend l’avocat. « Un attentat ? Si vous voulez », concède Sid-Ahmed Ghlam.

« Je ne m’imaginais pas filmer l’acte »

« Ils m’ont demandé d’acheter une caméra GoPro et de la mettre lors du passage à l’acte », poursuit l’accusé qui a été interrogé près de huit heures ce mercredi. Mais il assure ne pas avoir répondu favorablement à cette requête. « Je ne m’imaginais pas filmer l’acte », souffle-t-il. Une réponse qui interroge la présidente Simeoni. « Pourquoi est-ce plus difficile de filmer que de tuer ? » lui demande la magistrate. Sid-Ahmed Ghlam hésite. « Je ne m’imaginais pas faire ça. » Me Gérard Chemla, lui, se demande s’il ne se serait pas débarrassé de cette caméra avant d’appeler les secours, juste après s’être tiré une balle dans la jambe, le 19 avril 2015.

Une semaine plus tôt, le 12 avril, il s’était rendu à Villejuif pour faire des repérages. Deux jours après, il se rend à Aulnay-sous-Bois pour récupérer des armes cachées dans une Renault Mégane garée sur un parking. De retour chez lui, dans son studio d’étudiant du 13e arrondissement Paris, il déballe le contenu des sacs de sport récupérés et le filme. Ses commanditaires lui ont demandé de leur « rendre compte de ce qu’il y avait » à l’intérieur : au moins quatre kalachnikovs, des brassards « police », des talkies-walkies, un holster… Le 15 avril, il retourne dans le 93 récupérer un sac-poubelle dissimulé sous la même voiture. Que contenait-il ? Des gilets pare-balles ? « C’est possible. »

« Panique »

Le 17 avril, il reçoit de nouvelles instructions. Il doit passer à l’action dimanche matin. Sid-Ahmed Ghlam « panique ». Il demande à ses commanditaires de reporter l’attentat, un « prétexte » pour éviter de faire ce qu’ils lui demandaient. Mais ils insistent car d’autres « frères » doivent commettre un attentat le même jour. Alors, pour l’aider, ils lui annoncent qu’un certain Abou Hamza, va le rejoindre. Avec un téléphone acheté à Barbès, il l’appelle et lui donne rendez-vous le lendemain à Villejuif «près d'un hôtel Campanile, à côté du funérarium». C’est lui, a-t-il toujours juré, qui a tué Aurélie Châtelain le dimanche matin.

Pourtant, les enquêteurs ont toujours eu des doutes quant à l’existence de ce mystérieux djihadiste. La présidente lui fait d’ailleurs remarquer que le téléphone qu’il aurait utilisé pour le contacter n’a jamais été retrouvé. Lui assure s’en être débarrassé en le jetant sur une voie ferrée, juste avant de partir à Villejuif le rejoindre. « S’il y a un problème, vous ne pouvez plus le joindre alors ? » demande, intrigué, Me Antoine Casubolo-Ferro, avocat de la famille d’Aurélie Châtelain. « J’aurais appelé les commanditaires en Syrie », soutient l’accusé, de plus en plus nerveux au fil de la journée. Le procès de Sid-Ahmed Ghlam et des sept autres personnes jugées à ses côtés (deux le sont par défaut) doit durer jusqu’au 6 novembre.