Attentats de janvier 2015 : Les frères Kouachi et Amedy Coulibaly voulaient « créer une cohésion entre Daesh et Al Qaïda »

PROCES Entendue comme témoin, une « revenante » interpellée à son retour de Syrie au début de l’année affirme que l’attaque de l’Hyper Cacher a été commandité par son défunt mari, Abdelnasser Benyoucef

Caroline Politi

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Qui a commandité les attentats perpétrés par les frères Kouachi et Amedy Coulibaly?
Qui a commandité les attentats perpétrés par les frères Kouachi et Amedy Coulibaly? — EREZ LICHTFELD/SIPA
  • Depuis le 2 septembre, onze accusés soupçonnés d’avoir apporté leur aide aux terroristes sont jugés par la cour d’assises spéciale.
  • Peter Cherif, soupçonné d’être un des commanditaires de l’attaque, a été mis en examen lors de son interpellation en décembre 2018 mais ce volet a été disjoint en raison de son arrestation tardive.
  • Une « revenante », veuve d’un Français haut placé dans la « hiérarchie » de l’EI affirme que son mari a commandité les attaques

A la cour d’assises spéciale à Paris,

« Vous représentez la liberté, c’est tout ce qu’ils détestent. » Avant que la cour d’assises spéciale qui juge les attentats de janvier 2015 ne mette un terme à son audition, Sonia M. a un dernier message à faire passer. « Par rapport à Charlie Hebdo », explique-t-elle, en s’adressant directement à la rédaction de l’hebdomadaire satirique. « C’est important que vous continuiez car c’est vraiment ce qu’ils détestent, ne lâchez pas. » Cette jeune femme de 31 ans, tee-shirt rayé rose et blanc, cheveux bruns aux épaules, n’est pourtant pas un témoin comme les autres. Interpellée en Turquie en janvier 2020 après avoir passé six ans en Syrie, cette « revenante », qui se dit aujourd’hui repentie, affirme que l’attaque de l’Hyper Cacher a été commanditée par son défunt mari, Abdelnasser Benyoucef, alias Abou Mouthana.

Si les frères Kouachi et Amedy Coulibaly ont été les bras armés des attentats, les quatre ans et demi d’enquête, les centaines d’auditions, l’analyse de près de 37 millions de données téléphoniques n’ont pas permis d’identifier les donneurs d’ordre. Plusieurs mails d’instructions ont bien été exhumés dans l’ordinateur d’Amedy Coulibaly – « Fé ske ta a fair ojourdhui mais simple* » reçoit-il par exemple, trois heures après l’attaque de Charlie Hebdo – mais son auteur n’a jamais été confondu. L’interpellation de Sonia M. et ses premières déclarations devant le juge d’instruction – elle est mise en examen dans une enquête distincte pour « association de malfaiteurs terroriste criminelle » – a néanmoins permis d’analyser ces échanges sous un jour nouveau.

« A chaque fois que j’avais une question, il me disait de me taire »

A son arrivée en Syrie en septembre 2014 « après une mauvaise rencontre », cette Grenobloise épouse Abdelnasser Benyoucef, un Algérien de 16 ans son aîné, qu’elle présente, ce vendredi comme « un émir des opérations extérieures » au sein de l’organisation terroriste. « Quand on m’a proposé de me marier avec lui, il ne m’a pas dit ses fonctions. Jusqu’à ce qu’il arrête et là il me dit qu’il s’est occupé de l’Hyper Cacher, de Sid Ahmed Ghlam [actuellement jugé pour l’assassinat d’Aurélie Châtelain dans sa voiture et pour avoir projeté une attaque contre une église] et d’un attentat raté en Belgique pour Daesh », assure la témoin, entendue par visio-conférence depuis la maison d’arrêt où elle détenue.

« Au départ, je ne savais rien de ce qu’il faisait, j’étais cantonnée à la maison, je devais juste faire le ménage, à manger, précise-t-elle d’une voix claire. A chaque fois que j’avais une question, il me disait de me taire. » Selon son récit, le père de ses deux aînés – qui serait décédé en 2016 après avoir reçu une balle dans la jambe – ne lui a parlé de son rôle au sein de l’organisation terroriste qu’à une seule reprise, « sous le coup de l’énervement » après un vif échange avec ses « supérieurs ». « Il m’a juste dit qu’il s’était occupé de recruter Amedy Coulibaly mais sans plus de détails. Je sais qu’il avait des contacts avec des personnes en France mais il ne m’a jamais dit lesquelles. »

Rencontres avec Hayat Boumeddiene

Le témoignage de cette femme, certes parcellaire, permet également d’éclairer une autre question restée sans réponse jusque-là : pourquoi l’attaque de Charlie Hebdo a été revendiquée par Al Qaïda dans la péninsule arabique (Aqpa) alors que celles de Montrouge et de l’Hyper Cacher l’ont été par le groupe Etat Islamique ? « Hayat Boumeddiene disait souvent que son mari et les frères Kouachi ont voulu faire cet attentat ensemble pour créer une cohésion entre Daesh et Al Qaïda. » Au cours de ses six années passées en Syrie, Sonia M. a croisé à plusieurs reprises la veuve d’Amedy Coulibaly, accusée dans ce dossier et actuellement en fuite. Si elle affirme s’être éloignée de l’idéologie de l’État islamique, elle soutient que Hayat Boumeddiene était « à fond » et avait pour projet « de rester sur zone et de retourner dans un autre califat ».

Une seconde audition prévue ce vendredi était très attendue pour tenter de comprendre la chaîne de commandement : celle de Peter Chérif, membre haut placé d’Aqpa et proche des frères Kouachi. Mais ce vétéran du djihad interpellé à Djibouti en décembre 2018 après sept ans de cavale au Yémen, entendu en visio-conférence s’est montré nettement moins coopératif. « On m’a forcé à venir témoigner sur une affaire que j’ai rien à voir (sic), je ne répondrai à aucune question […], je n’ai pas une attitude pour choquer, je ne suis pas un criminel », a déclaré ce témoin, lui-même mis en examen dans ce dossier mais dont l’enquête a été disjointe en raison de son interpellation tardive. Après une courte introduction dans lequel il a psalmodié en arabe et en français, tenu un discours prosélyte, Peter Chérif s’est muré dans le silence, se plongeant pendant les 20 minutes qu’a duré son audition dans un petit livre semblant être le Coran.

*Fais ce que tu as à faire aujourd’hui mais simple