Attentats de janvier 2015 : « J’ai pas le droit de me tromper, ça m’a coûté cher », regrette le seul accusé en lien avec Saïd Kouachi

COMPTE RENDU Dès son premier interrogatoire, Abdelaziz Abbad a dit aux enquêteurs avoir rencontré, fin 2014, un homme « pouvant ressembler » à Saïd Kouachi et à la recherche d’armes

Hélène Sergent

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Croquis de plusieurs accusés au procès des attentats de janvier 2015.
Croquis de plusieurs accusés au procès des attentats de janvier 2015. — AFP
  • Quatorze personnes sont jugées depuis le 2 septembre devant la cour d’assises spéciale de Paris au procès des attentats de janvier 2015.
  • Abdelaziz Abbad, 36 ans, a modifié ses versions à plusieurs reprises pendant l’instruction.
  • S’il affirme aujourd’hui s’être trompé sur l’identification de Saïd Kouachi, il n’est pas parvenu à expliquer les raisons de cette « confusion ».

A la cour d’assises spéciale à Paris,

Depuis le début des interrogatoires des accusés au procès des attentats de janvier 2015, rien ou presque n’a permis de relier les onze hommes présents dans le box aux frères Kouachi. Leurs liens supposés avec Coulibaly ont, eux, été longuement décortiqués. À 36 ans, Abdelaziz Abbad est le seul à avoir mentionné – dès son premier interrogatoire – l’un des deux auteurs de l’attentat contre Charlie Hebdo.

Silhouette fine et polo Lacoste noir sur le dos, l’homme est accusé d’avoir participé à la recherche d’armes pour Saïd Kouachi. Familier des tribunaux – il a été condamné en 2018 à 25 ans de prison pour avoir commandité l’assassinat d’un homme –, Abdelaziz Abbad a semé le trouble tout au long des investigations. Changeant à de nombreuses reprises de versions, le trentenaire a entretenu la confusion ce mercredi à l’audience.

« Je m’étais auto incriminé »

Abdelaziz Abbad n’a jamais « formellement » identifié Saïd Kouachi. Mais dès son premier interrogatoire, l’accusé a livré aux enquêteurs un élément jusque-là inconnu. À la fin de l’année 2014, Abbad raconte avoir été sollicité par l’ex-petit ami de sa sœur, Marouan H., pour des achats d’armes. À l’époque, le natif de Charleville-Mézières est surtout connu dans la région pour ses activités de trafic de stupéfiants. Mais il vient de récupérer un sac avec différents calibres, « des merdes » qu’il n’arrivait pas à « refourguer », par l’intermédiaire de trois autres accusés au procès des attentats, Metin Karasular, Michel Catino et Ali Riza Polat.

Quand il retrouve Marouan H., en décembre 2014, un autre homme accompagne ce dernier. Abbad le décrit ainsi : « Il était petit, il portait des lunettes, une moustache, un béret et un bombardier. » En garde à vue, il explique aux enquêteurs qu’il « pourrait » ressembler à Saïd Kouachi, mais « sans la barbe », avant de se rétracter devant la juge d’instruction.

« J’ai pu changer de version parce que j’ai compris que je m’étais auto-incriminé tout seul, je m’étais peut-être imaginé Said Kouachi », explique aujourd’hui Abdelaziz Abbad. Mais cet élément le propulse dans le dossier et lui vaut une mise en examen. Pourquoi avoir donné cette information ? l’interroge l’une des magistrates de la cour d’assises spéciale : « Comment vous pouvez imaginer qu’en prononçant son nom, les policiers ne vont avoir les oreilles se dressent ? ». « J’explique ce que je fais au milieu de ces gens-là et je dis des choses sans faire attention », tente-t-il de se justifier avant d’invoquer un « droit à l’erreur », que personne ne lui accorde dans ce dossier, selon lui. « J’ai pas le droit de me tromper, ça m’a coûté cher », regrette-t-il.

Une vengeance ou une erreur ?

D’autant que cet élément incriminant a été démenti en bloc par Marouan H. Immédiatement placé en garde à vue, le jeune homme accusé par Abbad de l’avoir mis en relation avec un homme « ressemblant » à Saïd Kouachi est catégorique : « Ça n’est pas vrai, il a essayé de remettre les choses sur moi […]. Les Kouachi, je les connais pas […]. C’est une vengeance. C’est un faux témoignage. » Auditionné comme témoin ce mercredi, Marouan H. a été rapidement mis hors de cause dans cette affaire. Les enquêteurs n’ont trouvé aucun lien entre le djihadiste et ce jeune homme et ont suspecté Abbad d’avoir voulu « régler ses comptes ».

Abdelaziz Abbad a bien reconnu des relations « dégradées » avec Marouan H. « Il a commencé à me manquer de respect vis-à-vis de ma petite sœur et y’avait cette dette qu’il me devait et qu’il avait du mal à me rembourser […]. Mais j’ai rien dit pour enfoncer qui que ce soit ! », certifie l’accusé. Alors qui était donc cet homme à la recherche d’armes venu à la rencontre de l’Ardennais au mois de décembre 2014 ? « C’est Omar de Châlons-en-Champagne. Et il est venu pour acheter de la beuh », lâche Marouan H. qui assure n’avoir en aucun cas sollicité Abbad pour des armes.

Une confusion qui interroge aujourd’hui encore. S’il assure depuis n’avoir eu aucun lien avec Saïd Kouachi, plusieurs éléments ont troublé les enquêteurs. Comme Abdelaziz Abbad, la femme de Saïd Kouachi est originaire de Charleville. L’accusé a même été scolarisé au collège avec la jeune femme : « On avait des fréquentations communes mais on avait 15-16 ans, c’était au début des années 2000. Après je l’ai jamais revue ! », précise-t-il.

Pendant sa garde à vue, il a confié avoir déjà vu Saïd Kouachi dans sa ville natale à proximité du taxiphone tenu par le frère de la femme de Kouachi. Marouan H., le témoin, balaie la thèse de la confusion et maintient qu’Abbad a voulu se venger : « Il a habité pendant 10 ans en face de Saïd Kouachi et il arrive pas à le reconnaître ? Faut arrêter ! » Déjà condamné à 25 ans de prison, Abdelaziz Abbad encourt, dans ce dossier, 20 ans de réclusion criminelle.