Attentat à Conflans : Samuel Paty a été « désigné comme une cible », selon le procureur national antiterroriste

TERRORISME Cinq jours après l’assassinat de Samuel Paty à Conflans, le procureur national antiterroriste a annoncé l’ouverture d’une information judiciaire notamment pour « assassinat en relation avec une entreprise terroriste »

Caroline Politi

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Un rassemblement en hommage à Samuel Paty, le professeur décapité à Conflans.
Un rassemblement en hommage à Samuel Paty, le professeur décapité à Conflans. — M.Libert / 20 Minutes
  • Vendredi en fin d’après-midi, Samuel Paty, professeur d’histoire-géo, a été décapité par un jeune Tchétchène de 18 ans, dix jours après avoir montré des caricatures de Mahomet à des collégiens.
  • L’enquête a mis en lumière des échanges entre le terroriste, Abdoullakh Anzorov, et le père d’une des élèves de ce professeur.
  • Une information judiciaire pour « assassinat terroriste » a été ouverte.

Aux yeux du procureur national antiterroriste, Jean-François Ricard, cela ne fait aucun doute, il y a un « lien de causalité évident » entre  la campagne de dénigrement lancée par un parent d’élève Brahim C. contre Samuel Paty et la décapitation de ce professeur d’histoire-géographie d’un collège de Conflans-Saint-Honorine, vendredi soir par Abdoullakh Anzorov, un Tchétchène de 18 ans, originaire d’Evreux. La victime a « nommément été désignée comme une cible sur les réseaux sociaux », a déploré le magistrat, dénonçant une « réinterprétation » de la polémique afin de l’instrumentaliser.

Cinq jours après cet attentat, une information judiciaire a été ouverte des chefs de « complicité d’assassinat en lien avec une entreprise terroriste », « de complicité de tentative d’assassinat sur personnes dépositaires de l’autorité publique » – le terroriste ayant tenté de s’en prendre à des policiers avant d’être abattu – et d'« association de malfaiteurs terroriste criminelle ». Des qualifications qui suggèrent qu'aux yeux du parquet, certains suspects ne pouvaient ignorer le macabre projet du terroriste. Sept personnes, parmi lesquels deux collégiens de 14 et 15 ans, ont été déférées en vue d’une éventuelle mise en examen. 

« Humilier » et « frapper » le professeur

L’enquête a permis d’établir que si le terroriste connaissait le nom de sa cible, l’établissement dans lequel il travaillait, il « n’avait pas de moyens permettant de l’identifier ». Pour y remédier, Abdoullakh Anzorov a abordé, vers 14 heures, un collégien et lui a proposé 300 à 350 euros pour désigner Samuel Paty. L’adolescent a patienté près de trois heures avec lui à proximité de l’établissement, d’autres collégiens venant par moments se mêler à eux. Selon les déclarations des adolescents, le terroriste leur aurait indiqué qu’il « souhaitait filmer le professeur, l’obliger à lui demander pardon, l’humilier, le frapper », précise le magistrat. Vers 17 heures, deux collégiens ont désigné le professeur alors qu’il sortait de cours.

Contrairement à la majorité des attentats perpétrés ces dernières années, Abdoullakh Anzorov ne comptait pas semer la mort au hasard et avait pris pour cible cet enseignant, bien qu’il ne le connaisse pas et qu’il n’ait pas été scolarisé dans cet établissement. Depuis le 6 octobre, Samuel Paty était la victime d’une « polémique pour des faits factuellement inexacts », a insisté le procureur, notamment véhiculé par Brahim C., le père d’un élève – pourtant absente du fameux cours – et Abdelhakim Sefrioui, un militant radicalisé, fiché S. et connu des services de renseignements depuis son arrivée en France en 1982.

Des contacts téléphoniques entre le parent d’élève et le terroriste

Les deux hommes sont entrés en contact avant même la polémique. Cinquante-trois échanges ont été relevés depuis le 25 septembre. C’est ensemble qu’ils ont été rencontrer la principale de l’établissement, qu’ils ont tourné plusieurs vidéos dans lesquelles ils emploient « une rhétorique victimaire assumée ». S’ils n’appellent pas explicitement à des violences contre ce professeur, ils le traitent de voyou, donnent son nom et son établissement. Brahim C. recevra plusieurs messages de soutien. Dont celui du futur terroriste. « La procédure a permis la mise au jour de plusieurs contacts écrits et téléphoniques entre Brahim C. et Abdouallakh Anzorov à compter du 9 octobre et ce jusqu’au 13 octobre », soit trois jours avant l’attentat. Le magistrat n'en a toutefois pas préciser la teneur.

Si la radicalisation du terroriste est passée sous les radars des services de renseignements, ses proches ont témoigné en garde à vue d'un changement ces derniers mois dans son comportement. Si sa famille a été libérée dans la soirée, trois de ses amis de longue date ont été déférées. Azzim E., 19 ans, l'a accompagné quelques jours auparavant dans une coutellerie de Rouen pour acheter un couteau qui sera retrouvé sur le terroriste, Naïm B., 18 ans, qui l'a déposé à proximité de l'établissement scolaire vendredi après l'avoir accompagné dans une boutique d'Osny acheter deux Airsoft, dont l'un sera retrouvé près de lui, et Youssef C. avec qui il a eu des «contacts rapprochés». Selon le magistrat, l'assassinat de Samuel Paty s'inscrit dans un «contexte d'appels aux meurtres» lancés depuis la republication des caricatures de Mahomet par Charlie Hebdo début septembre, avant l'ouverture du procès des attentats de janvier 2015