Attentats de janvier 2015 : Accro au jeu, « homme à tout faire », le profil atypique du doyen des accusés

PROCES Michel Catino reconnaît avoir « transporté un sac » pour Ali Riza Polat, Abdelazziz Abbad et Miguel Martinez mais assure qu’il en ignorait le contenu, en l’occurrence des armes

Caroline Politi

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Le doyen des accusés - au fond sur ce dessin - a été longuement entendu ce mardi par la cour d'assises spéciale
Le doyen des accusés - au fond sur ce dessin - a été longuement entendu ce mardi par la cour d'assises spéciale — Benoit PEYRUCQ / AFP
  • Michel Catino, 68 ans, est le doyen des accusés du procès des attentats de janvier 2015. Il est poursuivi pour association de malfaiteurs terroriste criminelle.
  • Il est soupçonné d'avoir participé à des transports d'armes et d'avoir été en contact avec Ali Riza Polat, le seul accusé présent à comparaître pour complicité. 
  • Il encourt vingt ans de réclusion criminelle. 

A la cour d’assises spéciale à Paris,

La vie de Michel Catino a toujours été rythmée par son addiction aux jeux d’argent. « Je n’avais que ça en tête. Il me fallait de l’argent pour jouer, c’était mon hobby », résume ce Belge de 68 ans à l’accent prononcé. « Une fois, je suis resté cinq jours à jouer, sans manger ni dormir », insiste-t-il. L’homme a bien été condamné par la justice de son pays pour avoir hébergé illégalement des tables de jeux dans un des cafés qu’il a jadis tenu, mais c’est pour une affaire d’un tout autre acabit qu’il comparaît devant la cour d’assises spéciale de Paris en charge de juger les attentats de janvier 2015. Le doyen des accusés, fines lunettes sur le nez et cheveux grisonnant tombant dans la nuque, est soupçonné d’avoir participé à l’acheminement d'armes utilisées lors des attentats. Renvoyé pour «  association de malfaiteurs terroriste criminelle », il encourt vingt ans de réclusion criminelle.

Droit comme un « i » dans le box, les mains fermement accrochées à la barre, l’homme le reconnaît tout de go : il a bien transporté un sac, un soir de novembre 2014, entre la région parisienne et la banlieue de Charleville-Mézières. « On me proposait de l’argent pour jouer, j’ai accepté », explique-t-il simplement. Pour autant, il affirme qu’il ignorait le contenu de ce sac, ce dernier ayant directement été déposé et récupéré dans le coffre de son véhicule. « Vous ne vous posez pas la question de ce qu’il contient ? », s’étonne le premier assesseur. « Non, pas du tout. » Tout comme il nie avoir eu de liens avec Saïd Kouachi qui résidait dans cette commune des Ardennes, ce que l’enquête a confirmé. « Moi c’est la première fois que j’entends parler de terrorisme. J’ai jamais entendu ce mot-là dans ma vie, et pourtant j’en ai fait du chemin », insiste-t-il.

Nourrice et transporteur

A l’époque, pour alimenter sa dépendance au jeu, Michel Catino accepte de rendre des « petits services », notamment pour le compte de son ami de longue date, Metin Karasular, à ses côtés dans le box. Certains légaux, ou presque, comme lorsqu’il lui donne des « coups de main » dans son garage automobile, d’autres moins. A plusieurs reprises, le sexagénaire joue les « nourrices » et conserve dans son appartement de la drogue pour le compte de son ami. Il garde également pour lui deux armes, « un vieux fusil à pompe et une vieille carabine », détaille-t-il. Et de préciser : « Metin m’a demandé de les tenir. Il a peur qu’on lui vole au garage, chez lui il y a ses enfants. Moi j’habite seul. » Ces dernières, en mauvais état, ne feront néanmoins pas partie de l’arsenal des terroristes de Charlie Hebdo, de Montrouge et de l’ Hyper Cacher.

En novembre 2014, Michel Catino se rend dans les Ardennes sur les conseils de Metin Karasular : deux de ses contacts, Miguel Martinez et Abdelaziz Abbab, également accusés, « ont quelque chose à [lui] proposer ». Cinq cents euros pour ramener un sac de Paris. Michel Catino s’exécute et se rend directement à Grigny où Ali Riza Polat, le seul accusé à comparaître pour complicité de crimes, l’attend dans une zone industrielle. Les deux hommes se sont déjà croisés à plusieurs reprises chez Metin Karasular. Ce dernier est, en effet, chargé de revendre une voiture – une Mini – achetée grâce à des crédits contractés par Hayat Boumedienne, la femme d’ Amedy Coulibaly. Mais la vente traîne et l’argent – qui a vraisemblablement servi à financer les attentats – se fait attendre. Si bien que courant décembre, c’est le futur terroriste que fait le déplacement. « On partait quand M. Polat arrive avec un noir. Je dis bonjour à M. Polat et je dis bonjour à l’autre. Polat dit il veut l’argent de la Mini », se remémore seulement Michel Catino.

« La religion, je ne connais rien, il faut vous le dire comment ? »

S’il ne se reconnaît pas dans la description « d’homme à tout faire » de Metin Karasular que plusieurs témoins ont dressé de lui, difficile de percevoir Michel Catino autrement lorsqu’il décrit sa relation avec l’accusé. Les discussions entre Ali Riza Polat et Metin Karasular se font en kurde, de même qu’il est tenu à l’écart des discussions sur la vente de la voiture. « Il y a des personnes qui sont venues témoigner qu’ils ont donné les armes, des personnes qui ont été les mentors des Kouachi…. elles ont été libres. Je ne comprends pas comment la justice française fonctionne ! », se désole-t-il dans le box, faisant référence à plusieurs témoins auditionnés ces dernières semaines.

L’avocate générale, tout comme les avocats des parties civiles ont pourtant bien du mal à croire à ce portrait de trafiquant de seconde zone. Outre le transport d’armes, les avocats s’étonnent de ces appels répétés à plusieurs accusés quelques minutes après l’attaque de Charlie Hebdo. Et pourquoi s’est-il séparé de son « GSM » après les faits ? Lui assure avoir découvert les attentats le 9 janvier, après une nuit entière passée au casino, et avoir laissé son téléphone plusieurs jours dans sa voiture. Après plus de trois heures de questions, Michel Catino s’agace lorsque les avocats des parties civiles l’interrogent sur sa pratique religieuse. « La religion, je connais rien, il faut le dire comment, en italien ? » Les juges d’instruction ont néanmoins estimé qu’il ne pouvait ignorer la radicalisation de certains de ses interlocuteurs et pouvait donc se douter de leurs intentions, ce qu’il n’a eu de cesse de nier. « Au poker, je bluffe beaucoup. Mais ici je ne sais pas bluffer », insiste-t-il.