Attentats de janvier 2015 : Mohamed Farès, un accusé empêtré dans les mensonges et querelles de famille

PROCES Après avoir un temps reconnu avoir joué les intermédiaires dans un trafic d’armes orchestré par Amedy Coulibaly, Mohamed Farès a nié en bloc ce mercredi, devant la cour d’assises spéciale

Caroline Politi

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Mohamed Farès, en bas, a nié avoir joué les intermédiaires pour Amedy Coulibaly
Mohamed Farès, en bas, a nié avoir joué les intermédiaires pour Amedy Coulibaly — Benoit PEYRUCQ / AFP
  • Mohamed Farès est soupçonné d’avoir fourni des armes – notamment des pistolets automatiques et des munitions – à Amedy Coulibaly.
  • Mohamed Farès, jugé pour association de malfaiteurs terroriste criminelle, encourt 20 ans de réclusion criminelle.
  • Le procès, qui devait se terminer le 10 novembre, se poursuivra jusqu’au 14 novembre.

A la cour d’assises spéciale à Paris,

Encore aujourd’hui, Mohamed Farès ignore qui a livré son nom à la justice, qui, deux ans après les attentats de janvier 2015, a écrit à la juge d’instruction en charge des investigations pour l’inviter à s’intéresser à lui, dealer notoire de la région lilloise. « J’ai bien quelques hypothèses, peut-être dans le réseau familial, mais je n’ai aucune certitude », confie ce mercredi le trentenaire, visage fin, longs cheveux noirs ramenés en chignon et veste de jogging à l’effigie du PSG, devant la cour d’assises spéciale. Le corbeau n’a toujours pas été identifié, aucune empreinte ni trace ADN n’a été isolée sur la missive. « Ce qui est sûr, c’est quelqu’un qui veut me porter préjudice », souffle l’accusé qui encourt 20 ans de réclusion criminelle.

Mohamed Farès ne s’en cache pas, il a menti tout au long de l’instruction, c’était même sa « ligne de défense ». Sans élément probant, pas d’aveux. « J’ai fait l’idiot », reconnaît-il aujourd’hui tout en expliquant avoir eu peur que son nom soit mêlé à une affaire de terrorisme. C’est pour cette raison qu’il a nié à plusieurs reprises connaître deux autres accusés, Saïd Makhlouf – pourtant employé dans la société d’ambulance de son père – et Amar Ramdani. Confronté à des indices provenant de l’analyse de sa téléphonie, il a finalement reconnu que ces derniers étaient venus le voir à Roubaix à trois reprises entre octobre et décembre 2014. Lui-même s’est rendu deux fois dans la région parisienne en pleine nuit sur cette période. Aux yeux de l’accusation, ces allées et venues étayent l’hypothèse que les trois hommes ont joué les intermédiaires entre des vendeurs d’armes en Belgique et Amedy Coulibaly.

« Les armes, c’est une peine à deux chiffres »

Mohamed Farès – comme Saïd Makhlouf et Amar Ramdani avant lui – jure qu’il s’agissait en réalité d’un trafic de drogue. « Les armes, c’est une peine à deux chiffres, insiste l’accusé. Avec mon trafic de stupéfiants, je gagnais bien ma vie, j’avais pas besoin de ça. » Le Lillois n’a pourtant pas toujours tenu ce discours. Interrogé lors de sa garde à vue sur l’arsenal du terroriste de Montrouge et de l’Hyper Cacher, il a dans un premier temps reconnu avoir joué les intermédiaires entre un trafiquant du Nord – entendu comme témoin il y a une dizaine de jours – et un « gars du 91 », un certain Alex, jamais identifié… avant de se rétracter. S’il a menti, explique-t-il, c’est pour protéger Souliman B., son ancien beau-frère « qu’il aimait comme un frère », mineur au moment des faits et mis en examen six mois avant lui. Il a changé d’avis lorsque l’adolescent – visé par une enquête disjointe – a indiqué aux enquêteurs que son ancien beau-frère s’était livré à un trafic d’armes avec des « Parisiens ».

Bien avant l’envoi de la missive anonyme contre Mohamed Farès, les enquêteurs s’intéressaient déjà à la famille de son ex-compagne, Chahinaze B. : l’ADN de la sœur cadette de cette dernière, Amel B., a été découvert sur l’une des armes d’Amedy Coulibaly. En garde à vue, elle a expliqué que l’arme avait été ramenée chez leurs parents par son jeune frère, Souliman. Et l’adolescent a, à son tour, chargé son ancien beau-frère. « Donc Amel met faussement en cause Souliman et Souliman vous met faussement en cause », tente de résumer, perplexe, le président, Régis de Jorna. Pourquoi ce dernier a-t-il cherché à l’incriminer ? « Souliman m’en veut pour la violence que j’ai eue avec sa sœur. Fin 2014, j’ai laissé tomber Chahinaze pour une autre fille », confie, mal à l’aise, l’accusé.

Un témoin de premier plan en fuite

Qui croire au milieu de cet enchevêtrement de mensonges et de rancœurs familiales ? « Dans le volet armes, si on compte le nombre de versions des uns et des autres, c’est effarant », soupire le président, se perdant parfois dans les liens de parentés. « Votre sœur avait des problèmes ? » « Pas ma sœur ». « Ah oui, votre nièce, euh non, votre belle-sœur. » Après une matinée d’audition, les zones d’ombre semblent plus épaisses encore. Mohamed Farès a-t-il réellement joué les intermédiaires ? Quel est le rôle de sa belle-famille ? « Il y a zéro élément matériel », déplore son avocate, Safia Akorri, qui affirme que le dossier n’est bâti que sur du déclaratif. Une situation qu’elle regrette d’autant plus que Souliman est actuellement en fuite en Espagne et ne sera pas entendu.