Attentats de janvier 2015 : « J’ai honte d’être là, dans un dossier terroriste », regrette Saïd Makhlouf, l’un des quatorze accusés

PROCES Saïd Makhlouf, 30 ans, a assuré qu’il avait longtemps caché l’origine de ses allers-retours dans le Nord – un trafic de stupéfiants – espérant échapper à des poursuites judiciaires

Hélène Sergent

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La salle d'audience où se déroule le procès des attentats depuis le 2 septembre.
La salle d'audience où se déroule le procès des attentats depuis le 2 septembre. — Michel Euler/AP/SIPA
  • Quatorze personnes sont jugées depuis le 2 septembre par la cour d’assises spéciale, soupçonnées d’avoir apporté leur aide aux frères Kouachi et à Amedy Coulibaly.
  • Cette sixième semaine d’audience est consacrée aux interrogatoires des onze accusés présents au procès, trois étant jugés en leur absence.
  • Saïd Maklhouf, qui encourt une peine de 20 ans de prison, s’est défendu ce vendredi, justifiant ses mensonges et ses silences pendant l’instruction.

A la cour d’assises spéciale à Paris,

« Moi et ma mémoire, c’est pas trop ça », a prévenu d’emblée Saïd Makhlouf depuis le box des accusés. Quelques années plus tôt, face à la magistrate chargée de l’instruction dans ce dossier des attentats de janvier 2015, le trentenaire avait eu des mots plus fleuris. « Vous avez dit : "J’ai une mémoire de merde" », rapporte, impassible, l’un des assesseurs de la cour d’assises spéciale chargée de le juger. « C’est ça, c’est exactement ça », confirme l’accusé, goguenard.

Comme son cousin et ami, Amar Ramdani, interrogé la veille, Saïd Makhlouf encourt une peine de 20 ans de prison. Détenu depuis mars 2015, cet ambulancier est accusé d’être intervenu dans la recherche et la fourniture d’armes pour Amedy Coulibaly en se rendant à six reprises au moins dans le Nord de la France fin 2014. Son ADN a également été identifiée sur la lanière d’un taser retrouvé dans l’arsenal de Coulibaly dans le magasin Hypercacher de la porte de Vincennes. Interrogé ce vendredi, Saïd Maklhouf a nié catégoriquement avoir joué un rôle quelconque dans la préparation des attaques. Malgré sa mémoire défaillante et des souvenirs flous, il a balayé les éléments, parfois ténus, qui lui étaient reprochés.

« Je croque la vie à pleines dents »

Lunettes carrées et cheveux bruns ramassés en chignon, Saïd Makhlouf est resté calme tout au long de son interrogatoire. À plusieurs reprises, ses mains cramponnées au micro font plier l’appareil. Mais quand est évoquée son ADN retrouvé sur le taser de Coulibaly, son débit s’accélère : « Ce taser-là, c’est pas que je l’ai pas touché, je l’ai jamais vu ! Et ça me ronge le cerveau, ça me rend fou. »

Avant les attentats, Coulibaly est pour lui le « pote du placard » de son cousin, qui a été incarcéré dans la même prison de Villepinte que le futur djihadiste. « Je le connais pas, (…) je l’ai vu une demi-fois », répète-t-il à la cour. Une rencontre fugace, à en croire l’accusé, survenue dans un restaurant chinois du Kremlin-Bicêtre : « J’étais avec Amar Ramdani, on mangeait tranquille et y a Amedy Coulibaly qui arrive quand on va payer. Je suis allé fumer ma clope et Ramdani arrive avec Coulibaly, et après chacun a fait sa route, c’est tout ».

Quant aux recherches d’armes éventuelles, Saïd Makhlouf nie en bloc : « C’est clair et net, y a jamais eu d’armes ». Aux magistrats, il explique qu’il s’est rendu à Roubaix ou Lille uniquement pour démarcher des garages dans le cadre d’escroqueries de revente de voitures, pour quelques virées avec des prostituées et pour un trafic de stupéfiants en lien avec un autre des accusés dans ce dossier, Mohamed Fares.

Que faisait-il de l’argent accumulé ?, demande l’avocate générale. Le jeune homme explique : « Je le flambe, surtout pour les vacances, je kiffe les vacances, vous avez pu le voir sur mon passeport. (…) Et je suis pas du genre à partir en vacances avec une tente Quechua et un réchaud. » Plusieurs témoins, présents ce vendredi, confirment. Martinique, Thaïlande, Turquie, Saïd Makhlouf revendique de « croquer la vie à pleines dents ». Sa réputation de « flambeur », elle, est démentie par ces mêmes amis proches : « Je l’ai jamais connu avec beaucoup d’argent de toute façon. Mais c’est pas un flambeur, je crois pas que ce soit très bien vu dans sa famille », dira l’un. « Il habitait plus ou moins chez sa mère, il avait pas de grosse voiture », dira l’autre.

Ses réactions à l’instruction : spirale des mensonges

Mais le caractère jovial du trentenaire n’a pas effacé les mensonges et les dissimulations accumulées au cours de l’enquête. Jamais Saïd Makhlouf n’a évoqué le trafic de « beuh » derrière ses allers et retours dans le Nord. Il rédigera une lettre en ce sens à la juge à la toute fin de l’instruction seulement. Pourquoi ?, demande l’assesseur Stéphane Duchemin. « Ben c’est normal monsieur, je suis innocent. Pourquoi vous voulez que je me rajoute des affaires ? » Il évoque aussi sa peur, lors de sa toute première garde à vue après les attentats : « Quand je suis arrivé, on me dit que je suis complice de dix-sept assassinats. Je suis tout stressé. C’est un truc de malade. » Une accusation qui pèse aujourd’hui encore sur l’ancien ambulancier : « J’ai honte d’être là, dans un dossier terroriste. »

Comme pour son cousin, la cour tique sur la destruction de la puce de son téléphone, le 9 janvier au soir, en apprenant que Coulibaly est l’auteur des attaques de Montrouge et de l’Hypercacher : « Amar commence à me faire comprendre que Coulibaly, c’est le mec avec qui je suis parti au restaurant chinois. Je vous le cache pas monsieur, excusez-moi de l’expression, mais on était sur le cul (…) On pète nos puces, c’est logique, c’est même pas une question à se poser ! »

Et puis il y a ce silence opposé à la juge d’instruction à partir de septembre 2017. « Deux ans et demi après ma détention, psychologiquement, ça allait plus du tout, je suis tombée dans une spirale infernale (…) Je voulais plus parler, ni au psychiatre, ni au juge d’instruction. À ce moment-là, j’en avais marre, j’en pouvais plus. »