Attentats de janvier 2015 : « Ses actes n’étaient pas en adéquation avec la personne que j’ai connue », se défend un accusé ami de Coulibaly

PROCÈS Ami d’Amedy Coulibaly depuis leur rencontre en détention à la prison de Villepinte en 2013, Amar Ramdani a assuré qu’il ignorait tout de la radicalisation du terroriste et de ses projets

Hélène Sergent

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Amar Ramdani, un proche de Coulibaly accusé au procès des attentats de janvier 2015, était interrogé ce mercredi 7 octobre 2020.
Amar Ramdani, un proche de Coulibaly accusé au procès des attentats de janvier 2015, était interrogé ce mercredi 7 octobre 2020. — Benoit PEYRUCQ / AFP
  • Quatorze personnes sont jugées depuis le 2 septembre par la cour d’assises spéciale, soupçonnées d’avoir apporté leur aide aux frères Kouachi et à Amedy Coulibaly.
  • Depuis lundi, la cour d’assises spéciale a commencé l’interrogatoire des onze accusés présents, trois autres étant jugés par défaut.
  • Amar Ramdani, ami de Coulibaly rencontré lors de leur incarcération à la prison de Villepinte, a été interrogé pendant près de cinq heures.

A la cour d’assises spéciale à Paris,

De l’avis de tous, Amar Ramdani est un homme « intelligent ». A 39 ans, l’un des onze accusés présents dans le box au procès des attentats de janvier l’a démontré lors de son interrogatoire ce mercredi. Pendant cinq heures, ce proche d’Amedy Coulibaly rencontré en 2013 lors de leur détention commune à la maison d’arrêt de Villepinte n’a pas cillé face aux questions de la cour d’assises spéciale. Accusé d’avoir apporté une aide logistique au tueur de Montrouge et de l’Hypercacher, Amar Ramdani a maintenu n’avoir eu aucune connaissance des projets terroristes de son ami et n’être en rien intervenu dans la préparation de ces attaques.

Particulièrement à l’aise face aux magistrats et frôlant parfois l’insolence avec les avocats de la partie civile, cet homme d’origine algérienne arrivé en France à l’âge de 6 ans n’est toutefois pas parvenu à éclairer la cour sur certaines zones d’ombre du dossier. Modulant certaines de ses explications au fil de l’instruction et se refusant systématiquement à « balancer » des éléments sur ses connaissances impliquées dans le dossier, Ramdani a dépeint une image de Coulibaly aux antipodes du terroriste apparu sur nos écrans de télévision le 8 janvier 2015.

Des « collègues » devenus « amis »

Incarcérés dans des bâtiments différents, Amedy Coulibaly et Amar Ramdani se rencontrent à la buanderie de la prison de Villepinte où tous deux travaillent pendant leur détention. « Au début c’était mon collègue de travail et par la suite, avec le temps, on a créé des affinités et on est devenu amis (…) Il m’a raconté qu’il avait grandi à Grigny, à la grande borne, qu’il avait neuf sœurs, que ses parents vivaient encore ensemble, il m’a raconté ses incarcérations, (…) il racontait pas ses braquages pour se glorifier ou se donner de l’importance, au contraire, en gros c’était des erreurs », se souvient le trentenaire. A l’époque, Coulibaly est décrit comme « serviable », « sérieux » et « assez malin pour ne pas se mettre dans les histoires et les embrouilles » selon l’accusé.

Jamais Amedy Coulibaly n’a caché sa pratique religieuse, mais rien dans son comportement n’aurait permis de déceler sa radicalisation explique-t-il : « Quand je le voyais à l’extérieur, il portait pas le qamis, il était habillé en Dolce Gabana le mec ». L’antisémitisme de Coulibaly, Ramdani n’en a pas été témoin. Et son attrait pour le djihadisme n’était pas concevable poursuit-il. Marqué par la décennie noire en Algérie, Amar Ramdani explique : « Je lui ai raconté ça à Amedy (…) si y’avait eu une allusion au terrorisme islamiste, il savait que lui et moi, c’était fini. »

Des zones d’ombre et des contradictions

A plusieurs reprises, l’homme a confié sa « répulsion » du djihadisme. Pourtant à leur rencontre, Amedy Coulibaly est en détention provisoire pour son implication dans une procédure terroriste. Interrogé à ce sujet par l’avocat général, Amar Ramdani expose : « Je catalogue pas les gens, je les mets pas dans des cases. Quand il m’a parlé de son histoire de terrorisme, j’ai écouté (…) il m’a dit qu’il avait rien à voir avec ça. » Libéré en juillet 2013, Amar Ramdani entretient le contact par téléphone avec son « frère » encore incarcéré. Une relation qui se poursuivra jusqu’à la veille des attentats. Le 5 et le 6 janvier 2015, les deux hommes s’appellent, se voient. Ramdani doit 200 euros à Coulibaly qui lui rappelle sa dette. Aux magistrats instructeurs, l’accusé dira n’avoir rien remarqué d’étonnant dans son comportement. « Il était tactile » notera-t-il simplement.

Alors quand le visage de son ami apparaît à la télévision après l’assassinat de la policière de Montrouge Clarissa Jean-Philippe et l’attaque de la porte de Vincennes, Amar Ramdani est sonné : « J’étais dans les vapes, comme si quelqu’un m’avait mis un gros coup de bâton derrière la tête. Je comprenais pas (...) Ses actes n’étaient pas en adéquation avec la personne que j’ai connue».

Son ex-conjointe, gendarme au moment des faits, confirme à la barre : « Il était comme éteint. Il me dit : "Tu vois le type à la télé ? Je le connais." Il était en état de choc (…) et ne comprenait pas ce qui arrivait ». A elle et à d’autres de ses proches, Ramdani demande conseil. « Je ne réagis pas comme une amie, mais comme un flic. Je lui demande : "Tu le connais depuis quand ? Tu l’as vu quand ? Combien de temps avant ? Tu l’as aidé d’une quelconque façon ? Il me dit non" », explique la jeune femme. Le 9 janvier au soir, l’accusé - tout comme l’un de ses amis également renvoyé devant la cour d’assises – détruit la puce de son téléphone et le téléphone avec lequel il échangeait avec Coulibaly. 

Une réaction « stupide »

« Un réflexe » qu’il regrette aujourd’hui mais justifie par la « peur » ressentie alors : « Ce qu’il a fait, c’est hors norme. Je sais très bien que tous les policiers de France vont être sur ce dossier et c’est normal. (…) Je veux pas qu’ils remontent à moi parce que je veux pas d’histoires moi (…) C’était une réaction stupide mais c’était la réaction de quelqu’un qui est paniqué. »

Mais d’autres éléments du dossier troublent les enquêteurs. A plusieurs reprises, Amar Ramdani se rend avec l’un des accusés, Saïd Makhlouf, dans le nord de la France. Pour l’accusation, ces déplacements ont pu servir à fournir des armes à Coulibaly. Une version démentie à l’audience par Ramdani mais qui a évolué pendant l’instruction. « On allait voir des prostitués » dira-t-il dans un premier temps avant d’évoquer un trafic de stupéfiants longtemps passé sous silence parce qu’il refusait de « balancer ».

Pugnace, l’avocat général souligne pourtant que lors d’un de ces allers-retours dans le Nord en décembre 2014, Amar Ramdani refuse d’accompagner Saïd Makhlouf. « J’avais pas envie », lâche l’accusé. Pourquoi, demande le magistrat. « Y’avait pas de raison particulière, j’avais pas envie de l’accompagner ». Visiblement mal à l’aise, il conclut en direction de Makhlouf : « C’est à lui qu’il faut poser la question ». Son interrogatoire est prévu justement dès ce vendredi.