Attentats de janvier 2015 : « Ne me collez pas une étiquette de terroriste », implore un accusé

PROCES L’accusé, âgé de 34 ans, a reconnu ce lundi avoir acheté du matériel pour Amedy Coulibaly mais n’a eu de cesse de nier avoir su l’usage qu’il comptait en faire. Il encourt vingt ans de réclusion criminelle

Caroline Politi
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Ce lundi, la cour d'assises spéciale a longuement entendu Willy Prévost, au premier plan sur ce dessin.
Ce lundi, la cour d'assises spéciale a longuement entendu Willy Prévost, au premier plan sur ce dessin. — Benoit PEYRUCQ / AFP
  • Ce lundi, la cour d’assises spéciale a commencé les interrogatoires des onze accusés présents dans le box.
  • Willy Prévost, qui a grandi dans le même quartier qu’Amedy Coulibaly, est soupçonné de l’avoir aidé à s’équiper, en achetant notamment des couteaux ou gilets tactiques.
  • Mis en examen pour « association de malfaiteurs terroriste criminelle », il encourt vingt ans de réclusion criminelle.

A la cour d’assises spéciale à Paris,

Willy Prévost n’a jamais cherché à nier. Ni pendant l’instruction, ni ce lundi, devant la cour d’assises spéciale qui juge, jusqu’au 10 novembre, les attentats de janvier 2015. Oui, c’est bien lui qui a acquis, pour le compte d’Amedy Coulibaly, le Renault Scénic que le terroriste a utilisé pour se rendre à l’ Hyper Cacher de la porte de Vincennes, ce funeste 9 janvier 2015. Oui, il a bien acheté à sa demande deux couteaux, deux gazeuses lacrymogènes, trois gilets tactiques et un taser. Et oui, c’est encore lui qui a fait retirer le traceur GPS de sa moto, employée lors de l’attentat de Montrouge contre la policière municipale, Clarissa Jean-Philippe. « Vous reconnaissez la matérialité des faits, ce que vous contestez, en revanche, c’est le lien avec une entreprise terroriste », résume le président de la cour, Régis de Jorna, avant d’entamer son interrogatoire.

En droit pénal, l’intention est un élément constitutif de l’accusation, indispensable pour que soit établie la culpabilité. Mais est-on responsable lorsqu’on n’a pas cherché à savoir, lorsqu’on a agi sans poser de questions, ou en tout cas sans obtenir de réponses ? En délinquant multirécidiviste – son casier affiche six condamnations –, Willy Prévost, 34 ans, crâne rasé, silhouette imposante, se doutait bien qu’Amedy Coulibaly comptait commettre des actions illégales. Lui s’imaginait un go fast. « Pour moi, Amedy, c’était un braqueur ou un trafiquant de drogue, y avait pas de truc de terrorisme », insiste-t-il. Quand il l’interroge sur ce matériel, ce dernier lui oppose une fin de non-recevoir. « Il m’a juste dit : "Ferme ta gueule, pose pas de questions." » Il s’exécute, néanmoins, comme il le fait toujours avec Amedy Coulibaly. « J’étais un peu sous son emprise, je lui ai rendu service. »

« On sait bien comment ça se passe quand on porte plainte »

Tout au long de cette journée consacrée à son audition, l’accusé a décrit la relation de domination qui le liait au terroriste. Les deux hommes ont grandi dans la même cité mais se sont rapprochés en 2004, en prison. Amedy Coulibaly l’aurait alors pris sous son aile, lui garantissant la sécurité. En échange, à sa sortie, il lui demande des « services », illégaux évidemment, auxquels il ne peut se soustraire. En 2009, pourtant, il refuse de participer à un go fast. Son remplaçant se fait interpeller et, à l’en croire, Amedy Coulibaly le tient pour responsable de cet échec, lui réclame la somme perdue et le tabasse un soir, dans la forêt, à coups de batte de base-ball.

Pourquoi n’a-t-il pas porté plainte, lui demande le président ? « On sait bien comment ça se passe quand on porte plainte dans un quartier, j’ai vu des familles déménager, ils brûlent des voitures, détruisent des appartements. » A la barre, la mère de Willy Prévost, chevelure noire tombant sur un long manteau beige, confirme ce climat de terreur. Après le passage à tabac, son agresseur est repassé chez eux, armé, pour les menacer.

« D’accord, il est violent, mais il ne m’a jamais parlé de terrorisme »

Pour l’accusation, cependant, Willy Prévost ne pouvait ignorer la capacité d’Amedy Coulibaly « à commettre des actes en lien avec son idéologie djihadiste ». Ce que ce dernier nie fermement. Il assure avoir tout ignoré de sa radicalisation et n’avoir jamais noté de changement dans son comportement. « D’accord, il est violent, mais il ne m’a jamais parlé de terrorisme, des actions de Merah », assure Willy Prévost.

Il affirme n’avoir jamais su que, entre 2010 et 2014, Amedy Coulibaly était détenu pour avoir pris participé à la tentative d’évasion d’un djihadiste notoire, Smaït Aït Ali Belkacem. Sa mère affirme, pourtant, à la barre l’avoir appris par lui. L’assesseur s’étonne également que le terroriste ne lui ait jamais parlé de religion, lui qui a été exclu de la mosquée d’Evry après avoir tenté d’enrôler des jeunes.

« Ces gens-là, je les déteste »

Différents aspects de son récit interpellent la cour. Pourquoi Amedy Coulibaly lui aurait-il donné des précisions sur un convoi d’armes qu’il organisait – et auquel Willy Prévost n’a pas pu participer à cause de son bracelet électronique – mais refusait de lui donner des précisions sur ce qu’il comptait faire des gilets tactiques ? « Depuis le début du procès, il n’y a que des "si"… Faut être dans le réel », s’agace-t-il.

Au fil de l’interrogatoire, Willy Prévost perd son calme, notamment lorsque les avocats des parties civiles l’interrogent sur une éventuelle conversion, en référence au témoignage d’une femme à qui il aurait fait une remarque sur sa tenue. Lui nie fermement. « N’essayez pas de me coller une étiquette de terroriste, s’emporte-t-il violemment dans le box. Ces gens-là, je les déteste, ce sont des gros fils de pute. Depuis cinq ans et demi, je me débats avec cette étiquette en prison. » Il encourt vingt ans de réclusion criminelle.