Tentative de vol au musée du quai Branly : « Si nous devions faire le procès de la Françafrique, serions-nous légitimes ? »

PROCES Cinq personnes étaient jugés ce mercredi pour avoir tenté de dérober un poteau funéraire au musée du quai Branly à Paris, une action politique pour dénoncer la spoliation des biens pendant la colonisation

Caroline Politi

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Cinq activistes pour la restitution des oeuvres d'art africaines étaient jugés pour une tentative de vol au Quai Branly
Cinq activistes pour la restitution des oeuvres d'art africaines étaient jugés pour une tentative de vol au Quai Branly — FRANCK FIFE / AFP
  • Cinq militants qui dénoncent les pillages des œuvres d’art africaines étaient jugés ce mercredi pour une tentative de vol en réunion au musée du quai Branly.
  • Pour « tentative de vol d’un bien culturel en réunion », les prévenus encourent 10 ans de prison et 150.000 euros d’amende.
  • Les prévenus ont fait de cette audience une tribune politique.

Au tribunal correctionnel à Paris,

Peut-on voler une œuvre d’art qu’on estime nous appartenir, une œuvre elle-même dérobée il y a plusieurs dizaines d’années ? Telle est l’épineuse question sur laquelle s’est penchée, ce mercredi, la 10e chambre du tribunal correctionnel de Paris. L’objet, en l’occurrence un poteau funéraire du XIXe siècle exposé au musée du Quai Branly, a brièvement été enlevé de son socle en juin dernier par des militants dénonçant le « pillage de l’Afrique » avant d’être restitué sans avoir subi d’importants dommages. L’affaire est éminemment politique, en témoigne la quarantaine de militants présents devant la salle pour soutenir les prévenus. L’épidémie de Covid-19 et la nécessité de maintenir une certaine distanciation sociale empêcheront néanmoins la majorité d’entre eux d’assister à l’audience.

D’emblée, pourtant, le président a tenté d’écarter cette dimension de l’affaire. Certes, au-delà de ce procès judiciaire visant à juger cinq personnes poursuivies pour « tentative de vol en réunion d’un objet mobilier classé », se cache un procès « citoyen », « celui de l’histoire de l’Europe avec l’Afrique, de la colonisation, du détournement du patrimoine culturel soumis à l’occupation et à la domination du pays », expose le magistrat dans un long préambule. Il refuse néanmoins de faire de cette « petite affaire », le « procès de l’Histoire » auquel aspirent les prévenus. « Si nous devions faire le procès de la Françafrique, serions-nous légitimes ? Combien d’experts, de politologues devrions-nous faire venir à la barre ? » Or, le tribunal a prévu deux heures pour juger ce dossier, l’audience durera finalement le double.

« Cette action politique avait pour but d’ouvrir le débat »

Tous les prévenus reconnaissent avoir pris part à cette action. Comment pourraient-ils d’ailleurs le nier puisqu’ils ont eux-mêmes filmé et diffusé ce happening sur les réseaux sociaux ? « Pour alerter les élites, il faut des actions spectaculaires », explique Romain C., étudiant en droit de 27 ans, casier judiciaire vierge à l’instar de trois de ses co-prévenus. « Cette action politique avait pour but d’ouvrir le débat », précise Bonelvy D., qui comparaît à ses côtés. Les uns après les autres, ils expliquent que ce happening n’était néanmoins pas prémédité. Ils s’étaient certes donné rendez-vous à proximité de ce musée qui accueille la plus grande collection d’art premier africain au monde mais n’avaient pas prévu de s’emparer d’un objet. Ce serait l’opportunité de se saisir de ce poteau – le seul à ne pas être protégé par des panneaux de verre – qui leur aurait donné l’idée.

A la barre, Emery Mwazulu Diyabanza, porte-parole de l’association Unité, dignité, courage, considéré comme le leader de cette action réfute avoir voulu sortir l’œuvre du musée. Les images le montrent effectivement faire des « tours » dans les couloirs. « L’objectif était la symbolique de la libération », expose l’activiste, vêtu d’une longue chemise blanche sur laquelle est imprimée une statue africaine et arborant d’imposants colliers traditionnels autour du cou. Sur la vidéo, il répète toutefois à plusieurs reprises aux gardiens qui tentent de le retenir : « On part avec notre bien, on rentre à la maison », relève pourtant Me Yvon Goutal, l’avocat du musée. Et le conseil de rappeler que quelques semaines après ce coup d’éclat, Emery Mwazulu Diyabanza, s’est emparé d’un objet en ivoire au musée des arts africain de Marseille puis a tenté d’emporter une sculpture du Congo dans un musée néerlandais. Cette fois, il est sorti dans la cour du musée et a fait des tours en voiture.

« Mes clients n’ont pas commis un vol, ils ont interrompu un recel »

Dans la salle, les questions des parties civiles agacent les rares militants qui ont obtenu une place. « Ce sont nos œuvres, je ne peux plus le supporter, on se fait voler », hurle une femme dans le public après près de trois heures d’audience. Des murmures bruissent lorsque le conseil du musée rappelle que depuis 2017 la position de l’Etat sur la question a évolué et qu’un premier accord pour rendre 26 œuvres au Bénin a été signé. « Vingt-six œuvres sur combien ? », interroge l’avocat de plusieurs prévenus, Me Hakim Chergui. Lui estime à 116.000 le nombre de biens spoliés aux Africains dans les musées français. « Mes clients n’ont pas commis un vol, ils ont interrompu un recel. »

Si aux yeux du ministère public ce « combat est tout à fait respectable », la procureure déplore la méthode employée. « Il y a d’autres moyens d’action pour ces revendications qu’une action violente qui ne respecte pas la législation », insiste la magistrate, demandant une peine de 1.000 euros pour le porte-parole de l’association et 500 euros avec sursis pour les quatre autres prévenus. Le délibéré est prévu pour le 14 octobre.