Attentats de janvier 2015 : Au procès, les failles passées du renseignement et l’attaque au couteau se télescopent

PROCÈS Imperturbable, la cour d’assises spéciale en charge du procès des attentats de Janvier 2015 a poursuivi ses auditions alors qu’une attaque est survenue près des anciens locaux de Charlie Hebdo

Hélène Sergent

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La rue Nicolas-Appert, quelques minutes après l'attaque de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015.
La rue Nicolas-Appert, quelques minutes après l'attaque de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015. — AFP
  • Quatorze personnes sont jugées depuis le 2 septembre par la cour d’assises spéciale, soupçonnées d’avoir apporté leur aide aux frères Kouachi et à Amedy Coulibaly.
  • Suspendu jeudi après le malaise d’un des accusés dans un contexte de crise sanitaire aiguë, le procès a pu reprendre ce vendredi avec l’audition de proches des frères Kouachi.
  • Une journée d’audience singulière marquée par une attaque à l’arme blanche qui a fait deux blessés à Paris près des anciens locaux de Charlie Hebdo.

A la cour d’assises spéciale à Paris,

Derrière la cloison blanche disposée devant lui, l’agent « 562SI », chef de service à la DGSI, peine à cacher son émotion. Son visage est dissimulé pour des raisons de sécurité. Mais sa voix, restée ferme depuis le début de son audition par visioconférence, tremble tout à coup. « On parle beaucoup des services de renseignement comme d’une institution froide. Je travaille depuis 7 ans dans l’anti-terro avec des hommes et des femmes qui font ça par conviction », lâche-t-il. Une conviction ébranlée une première fois le 7 janvier 2015 par l’attaque contre Charlie Hebdo, menée par les frères Kouachi, pourtant suivis quelques années auparavant par ses services.

« Chaque attentat a été vécu comme un échec pour nous tous », confie le fonctionnaire en s’adressant aux victimes. Un aveu d’échec sur lequel est venue se fracasser, quelques minutes plus tard, l’annonce d’une attaque à l’arme blanche survenue ce vendredi à quelques mètres des anciens locaux de Charlie Hebdo. Sans évoquer les événements qui sont alors en train de se dérouler dans le 11e arrondissement, le président Régis de Jorna, a annoncé une courte suspension. Avant de reprendre ses auditions, comme si rien ne pouvait venir perturber l’audience.

Des regrets derrière l’écran

Et comme à chaque procès d’un attentat terroriste meurtrier, la même question lancinante est revenue : Y a-t-il eu des failles ? Ou des « trous dans la raquette », comme l’a pudiquement demandé le magistrat assesseur Stéphane Duchemin. Entre 2013 et 2014, les services de renseignement ont suivi activement Chérif Kouachi. Avant de lever cette surveillance, un an avant l’attaque du 7 janvier, « faute d’éléments pour la justifier ». À l’époque, le service de ce fonctionnaire de la DGSI suit activement une centaine d’individus « à potentialité violente ». Aujourd’hui, ce chiffre a été décuplé et son équipe a désormais en charge de « suivre environ 8.000 personnes », ne présentant pas toutes le même niveau de menace.

Un travail d’enquête complexe qu’illustre le parcours de Cherif Kouachi, le cadet des deux djihadistes de Charlie Hebdo. « Le renseignement, cela consiste à devoir évaluer en permanence des menaces. L’idée que l’on se fait à l’époque de Cherif Kouachi, c’est qu’il voulait partir en terre de djihad ». Mais rien, dans la surveillance effectuée entre 2013 et 2014, ne permet d’identifier une « volonté de passer à l’acte » selon le témoin. Après cinq ans d’instruction, l’enquêteur de la DGSI l’a reconnu à la barre : « Il y a encore beaucoup de zones d’ombre sur la façon dont les Kouachi ont pu opérer et sur leurs activités. »

Deux ombres insaisissables

Une dissimulation qui a trompé les services et que sont venues confirmer à la barre les deux ex-conjointes des frères Kouachi. Mariée au cadet des deux frères, Izzana H. a martelé que « rien », dans le comportement de son compagnon n’a pu trahir ses projets terroristes. « J’ai beau refaire le film maintes fois, j’ai du mal à savoir à quel moment j’ai loupé quelque chose ? Qu’est-ce que je n’ai pas vu ? », s’interroge-t-elle à la barre. Sous son foulard rose poudré, la trentenaire évoque ces repas sautés par Cherif Kouachi la veille de l’attentat, ses absences et ses coups d’œil jetés furtivement par la fenêtre, mais « rien d’alarmant », estime-t-elle.

Aujourd’hui consciente du quotidien « sectaire » qu’elle menait à l’époque avec son mari et ses amis « rigoristes » – dont Amedy Coulibaly et Hayat Boumeddiene – Izzana H. a fermement condamné les attaques menées le 7 janvier dans les locaux de Charlie Hebdo, un « acte monstrueux », selon elle. « Moi dans cette affaire je suis la veuve de… Je suis madame Kouachi mais je ne veux plus porter ce nom (…) ma vie s’est arrêtée le jour où il a décidé de sortir dans Paris avec les armes », a-t-elle confié.

Moins introvertie et plus détendue à la barre, la compagne de Saïd Kouachi, Soumya, a elle aussi assuré n’avoir jamais rien su des projets de son conjoint : « Rien n’a changé, ni un mois, ni un an avant, il est toujours resté le même. » Lors de sa première garde à vue quelques heures après l’attentat, la jeune femme refusera pourtant catégoriquement de répondre aux questions des enquêteurs. À la barre, elle se justifie en expliquant qu’elle était « sous le choc » : « J’avais l’impression que c’était irréel, c’est pas la personne avec laquelle j’ai vécu qui a fait ça, c’était pas possible. »

L’audience reprendra dès lundi et doit durer jusqu’au 10 novembre prochain.