Qui est Gérald Marie, l’ancien patron d’Elite Europe accusé de viols par d’anciens mannequins ?

PORTRAIT Toujours en activité à 70 ans, l’ancien partenaire de John Casablancas est visé par une plainte d’une journaliste britannique et les signalements de trois ex-mannequins

Philippe Berry & Vincent Vantighem

— 

L'ancien patron de l'agence de mannequins Elite Europe, Gérald Marie, en janvier 2019.
L'ancien patron de l'agence de mannequins Elite Europe, Gérald Marie, en janvier 2019. — Photo fournie à «20 Minutes»
  • Selon nos informations, l’ancien patron d’Elite Model Management Europe est visé par une plainte pour « agression sexuelle » et trois signalements, notamment pour « viol sur mineure » et « viol ».
  • Dès les années 1980, une ancienne dirigeante d’Elite Chicago mettait en garde les jeunes mannequins contre la réputation sulfureuse de l’agent français.
  • En 1999, un reportage controversé de la BBC avait fait vaciller sa carrière, mais Gérald Marie a pu rebondir et est aujourd’hui propriétaire d’une agence parisienne.

Cindy Crawford. Naomi Campbell. Linda Evangelista. Pendant quarante ans, Gérald Marie a côtoyé les plus belles femmes du monde. De Paris à Milan, l’ancien partenaire de John Casablancas, le fondateur d’Elite, a été l’un des agents de mannequins les plus influents de la planète. Mais si l’ex-patron d’Elite Europe n’a jamais caché mélanger travail et plaisir, quatre femmes l’accusent aujourd’hui d’avoir franchi la ligne rouge du consentement.

Selon nos informations, une plainte pour « agression sexuelle » a été déposée devant le parquet de Paris cette semaine par une journaliste britannique, accompagnée de signalements pour « viol sur mineure », « viol » et « agression sexuelle » de trois anciens mannequins. Contacté par 20 Minutes a de multiples reprises, Gérald Marie n’a pas souhaité s’exprimer mais il a démenti « catégoriquement » ces accusations auprès du Sunday Times. Très discret depuis l’éclosion du mouvement #MeToo et la réapparition des accusations contre l’agent Jean-Luc Brunel, Gérald Marie, toujours en activité dans l’agence parisienne Oui Management à 70 ans, est aujourd’hui confronté à son passé.

Nice, le 3 septembre 2001. Gérald Marie pose au milieu de jeunes femmes qui participent au concours Elite Model Look.
Nice, le 3 septembre 2001. Gérald Marie pose au milieu de jeunes femmes qui participent au concours Elite Model Look. - PASCAL GUYOT / AFP

« Si tu veux travailler, il faut me baiser »

Fin des années 1970. Gérald Marie fait ses gammes dans l’agence Paris Planning, aux côtés de François Lano. Il se taille rapidement une réputation d’agent agressif et intraitable. Aussi bien pour négocier les contrats des mannequins que pour les inviter dans son lit. « Il aimait coucher avec les filles. Sa philosophie, c’était ''Si tu veux travailler, il faut me baiser'' », relate le photographe Jacques Silberstein dans Models, le livre référence du journaliste américain Michael Gross.

C’est à cette époque que John Casablancas part à New York pour déclarer la guerre aux agences américaines Ford et Wilhelmina. Quand on lui suggère une alliance avec Gérald Marie en 1985, il explose. Selon son associée, Francesca Magugliani, citée par Michael Gross, il lance : « [Gérald Marie] est sordide. Il frappe les filles. Il les viole. Il prend de la cocaïne. » Moins d’un an plus tard, Casablancas met ses réticences de côté. Gérald Marie rejoint Elite comme partenaire et prend la tête des affaires européennes.

Le fondateur de l'agence Elite John Casablancas (gauche), le photographe Patrick Demarchelier (centre) et le président d'Elite Europe Gérald Marie en 1996.
Le fondateur de l'agence Elite John Casablancas (gauche), le photographe Patrick Demarchelier (centre) et le président d'Elite Europe Gérald Marie en 1996. - BOULET/BEBERT BRUNO/SIPA

Des mannequins mineures hébergées chez lui

Comme John Casablancas, l’agent français enchaîne les relations avec les mannequins. Certaines sont majeures, d’autres pas. Il quitte l’Australienne Lisa Rutledge pour l’Américaine Christine Bolster, arrivée à Paris à 15 ans. Il la remplace par Linda Evangelista, qu’il épouse en 1987.

Deux des signalements qui visent Gérald Marie datent de cette période. L’Américaine Jill Dodd l’accuse de l’avoir violée, chez lui, au début des années 1980. Comme les agents Claude Haddad et Jean-Luc Brunel, Gérald Marie héberge souvent les mannequins les plus prometteurs à leur arrivée à Paris. C’est également dans son appartement que Carré Otis-Sutton affirme avoir été violée par le Français quand elle avait 17 ans, une nuit où Linda Evangelista était en voyage.

Carré Otis en 1989 dans le film «Wild Orchid» et en 2019.
Carré Otis en 1989 dans le film «Wild Orchid» et en 2019. - Sipa/Carré Otis

La Suédoise Ebba Karlsson, qui avait témoigné pour 20 Minutes en janvier 2020, dit, elle, avoir subi une pénétration digitale lors d’un casting avec Gérald Marie au début des années 1990. Un récit corroboré son ex-petit copain, à qui elle s’était confiée à l’époque.

Ebba Karlsson dans les années 1990 et en 2019.
Ebba Karlsson dans les années 1990 et en 2019. - Ebba Karlsson

Reportage en caméra cachée de la BBC

La carrière de Gérald Marie n’est pas loin d’imploser en 1999. C’est cette année que la BBC diffuse un reportage en caméra caché sur l’agence Elite. On y voit notamment l’agent français offrir l’équivalent de 600 euros à Lisa Brinkworth, journaliste undercover qui se fait passer pour un ancien mannequin, pour coucher avec elle. Et, à l’approche du concours Elite Model Look, auquel participent des jeunes filles ayant en moyenne 15 ans, il fait part au reporter Donal MacIntyre, qui a gagné sa confiance, de son intention d’emmener « les 15 meilleures » candidates sur un bateau : « Tout le monde s’en va, et après c’est juste nous et elles, aaah. »

Extrait du livre «MacIntyre Undercover» du journaliste Donal MacIntyre.
Extrait du livre «MacIntyre Undercover» du journaliste Donal MacIntyre. - BBC Books

Finalement, la virée maritime n’a pas lieu. Après la diffusion, Elite attaque la BBC en diffamation. C’est surtout le montage à charge des producteurs qui est critiqué. Elite et la chaîne britannique finissent par conclure un accord à l’amiable. D’abord suspendu, Gérald Marie retrouve son poste.

C’est justement Lisa Brinkworth qui porte plainte aujourd’hui. Elle affirme que l’agent français l’a agressée sexuellement lors du tournage de l’enquête le 5 octobre 1998. Selon son témoignage, l’agent s’est assis sur elle et a simulé un acte sexuel, en érection, alors qu’elle se débattait. Son avocate, Anne-Claire Le Jeune, estime que les pressions que la journaliste dit avoir subies de la part de la BBC pour ne pas dénoncer les faits à l’époque pourraient rendre caduque la prescription. Surtout, elle espère que la plainte et les signalements déposés cette semaine encourageront d’autres victimes à prendre la parole à leur tour.

La journaliste britannique Lisa Brinkworth en 1998 et aujourd'hui.
La journaliste britannique Lisa Brinkworth en 1998 et aujourd'hui. - Lisa Brinkworth

« On est des hommes, on a nos besoins »

Après son départ d’Elite au début des années 2010, Gérald Marie rejoint l’agence parisienne Oui Management en 2012. Les statuts de l’entreprise montrent qu’il en est aujourd’hui le propriétaire. Toujours en activité, il semble désormais fuir la lumière des projecteurs. Mais on le croise encore parfois à des événements mondains parisiens, comme sur la photo illustrant cet article, fournie à 20 Minutes, qui date de janvier 2019.

L'ancien patron de l'agence de mannequins Elite Europe, Gérald Marie, en janvier 2019.
L'ancien patron de l'agence de mannequins Elite Europe, Gérald Marie, en janvier 2019. - Photo fournie à 20 Minutes

Les accusations qui refont surface aujourd’hui ne surprennent pas Marie Anderson. Vice-présidente d’Elite Chicago dans les années 1980, elle raconte à 20 Minutes qu’elle mettait en garde les jeunes filles envoyées à Paris contre Gérald Marie.

Selon elle, la conduite des dirigeants d’Elite avait fait des vagues en interne. Elle assure avoir assisté à une dispute à Ibiza entre John Casablancas, Gérald Marie et deux cadres de l’agence, Lisa Herzog et Trudi Tapscott : « Elles étaient en larmes et les suppliaient d’arrêter de coucher avec des mineures. » Les deux hommes se moquent alors de leur puritanisme américain. Ils leur expliquent que l’âge du consentement est de 15 ans dans la plupart des pays européens. Selon Marie Anderson, Gérald Marie conclut ainsi : « On est des hommes, on a nos besoins. »

Si vous avez été témoins ou victimes d'abus dans le monde de la mode ou du mannequinat et souhaitez témoigner, vous pouvez contacter nos journalistes à pberry@20minutes.fr et vvantighem@20minutes.fr