Attentats de janvier 2015 : « On attendait notre mort...», les insolubles dilemmes des otages de l'Hyper Cacher

PROCES A la barre de la cour d’assises spéciale, des otages d’Amedy Coulibaly ont raconté l’étouffant huis clos dans l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes, à la merci d’un terroriste aussi violent qu’instable

Caroline Politi

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A la barre, les otages d'Amedy Coulibaly à l'Hyper Cacher raconte l'etouffant huis-clos
A la barre, les otages d'Amedy Coulibaly à l'Hyper Cacher raconte l'etouffant huis-clos — FRANCOIS GUILLOT / AFP
  • Quatorze personnes sont jugées depuis le 2 septembre par la cour d’assises spéciale, soupçonnées d’avoir apporté leur aide aux frères Kouachi et à Amedy Coulibaly.
  • Le 9 janvier 2015, alors que les frères Kouachi prennent en otage le gérant d’une imprimerie et son employé à Dammartin-en-Goële, Amedy Coulibaly retient en otage 26 personnes et tue quatre hommes. 
  • Cachés au sous-sol ou face au terroriste, tous confient avoir eu le sentiment de ne pas pouvoir sortir vivant du magasin.

Aujourd’hui encore, Jean-Luc peine à fermer la porte de sa chambre pour dormir dans son lit. Le soir venu, il préfère s’installer sur le canapé du salon à attendre le sommeil qui tarde souvent à venir. « Ça me permet d’aller prendre l’air, fumer une cigarette. Je ne ferme jamais les volets de toute façon », précise cet élégant quinquagénaire, les mains jointes devant la barre de la cour d’assises spéciale qui juge, jusqu’au 10 novembre, les attentats de janvier 2015. Depuis la prise d’otages de l’Hyper Cacher, où il a passé 4 heures et 4 minutes dans la chambre froide de la supérette, persuadé de ne pouvoir échapper aux balles d’ Amedy Coulibaly, il ne supporte plus l’enfermement. Tout en confiant, conscient du paradoxe, n’être pas sorti de chez lui pendant deux ans.

« On attendait notre mort »

Lorsqu’il entend les premiers claquements de la kalachnikov, Jean-Luc dévale, avec une quinzaine de clients, les escaliers en colimaçon au fond du magasin, espérant – à tort – trouver une issue de secours. Piégés au sous-sol, ils se répartissent dans les deux chambres froides. Certains acceptent finalement de remonter à l’étage ainsi que l’ordonne Amedy Coulibaly qui envoie, à plusieurs reprises, d’autres otages les supplier de les suivre. Le dilemme est terrible, faire face au terroriste ou risquer de faire tuer d’autres otages. Jean-Luc hésite, monte une marche, deux marches, puis fait demi-tour, tétanisé.

Dans ce congélateur géant, qu’ils ont pris soin de débrancher, les secondes durent une éternité. Ils sont six, dont un bébé de dix mois qu’il faut occuper coûte que coûte pour éviter qu’il pleure et attire l’attention. Un trousseau de clés, une boîte de médicaments vide sont transformés en jouet de fortune. « Quand on entendait un bruit, on mettait vingt minutes pour reprendre notre souffle, on n’osait pas respirer tant on ne voulait pas faire de bruit. » Car du « haut », ils ignorent tout. Combien de terroristes sont présents, combien d’otages, comment vont-ils… « On attendait notre mort », confie-t-il d’une voix blanche.

« Vous voulez qu’on l’abatte, on sera plus tranquille »

La première fois que l’une des caissières du magasin est venue les chercher pour leur dire de remonter, Brigitte aussi a refusé de la suivre. Paralysée par la peur, au bord du délire lorsqu’elle demande à son compagnon d’appeler un ami pour qu’il envoie « des hélicoptères ». Une énième fois, une otage descend, « une femme élégante ». « En redevenant un peu plus consciente mais en ayant toujours très peur, je dis à mon mari, "on monte". On ne peut pas laisser cette personne qui nous supplie. » A peine ont-ils monté les escaliers que l’horreur s’expose sous leurs yeux. Yoav Hattab qui s’était emparé d’une des armes de Coulibaly gît en haut des escaliers, les obligeant à l’enjamber, à « marcher dans son sang ».

Appuyée à la barre, cette femme blonde de 50 ans semble revivre cet effroyable huis clos où chaque décision peut avoir des conséquences dramatiques. Elle réprime un sanglot en se remémorant les râles insoutenables de Yohan Cohen, grièvement blessé au visage, qui a agonisé plus d’une heure. Elle ne peut s’empêcher de se boucher les oreilles et d’enfouir sa tête dans ses jambes. Amedy Coulibaly la remarque, s’adresse à elle. « Il me prend la tête, ça commence à m’énerver, vous voulez qu’on l’abatte, on sera plus tranquille ? » Tous les otages protestent. Le terroriste se détourne alors de la victime et part – scène surréaliste – se faire un sandwich. Deux otages lui installent une table de fortune. « Autant qu’on meure dans la gaîté », fanfaronne-t-il.

Encore aujourd’hui, Brigitte ressent de la honte à ne pas avoir pu affronter la souffrance du jeune homme de 20 ans. Comme elle a « honte » de se dire, parfois, au cours de ses « crises », « j’aurais préféré mourir dans cet Hyper Cacher ». « J’ai envie d’avancer, mais je n’arrive pas, je n’arrive plus… », explique-t-elle, des sanglots étranglés dans la gorge.

« J’ai pas eu le choix, j’ai tout de suite senti qu’il était déterminé. »

Pour « se reconstruire », Sophie a quitté la France pour les Etats-Unis. Laisser derrière elle les nuits de cauchemar, « la culpabilité de tous ces morts », le sentiment d’insécurité. Sophie est la « femme élégante » qu’a suivie Brigitte et d’autres otages, dont un père et son jeune fils. « Je m’en suis voulu d’avoir fait remonter un enfant de trois ans. Je me suis dit, mon Dieu, qu’est ce que tu fais… », confie d’une voie douce cette mère de famille dans une vidéo diffusée dans la salle. A cause de la crise sanitaire, elle n’a pas pu venir témoigner physiquement.

Quand elle arrive dans l’Hyper Cacher, Amedy Coulibaly a déjà commencé à semer la mort. « La première image, je n’oublierai jamais, j’ai vu la première victime, Yohan Cohen. Il était à terre, le visage déformé, ensanglanté. » Elle pense s’enfuir mais le terroriste la rattrape. « J’ai pas eu le choix, j’ai tout de suite senti qu’il était déterminé. » Dans les rayons de la supérette, le temps est élastique, chaque minute dure « une éternité ». Avec d’autres otages, elle tente de protéger le garçonnet, « de lui cacher l’insoutenable, les corps ». Peut-il être libéré ?, demande-t-elle à Amedy Coulibaly. Non, il pourrait servir de monnaie d’échange. Il sortira de ce magasin en même temps que les 26 otages, après un assaut d’une violence extrême. « Pendant cinq, dix minutes, ça n’arrêtait pas. Des rafales de partout. Puis le silence. » En voyant les hommes de la BRI qui les font sortir, elle repense à cette phrase d’Amedy Coulibaly. « Ça ne fait que commencer. » Tristement prémonitoire en ce début d’année 2015.