Attentats de janvier 2015 : Au procès, le joggeur de Fontenay-aux-Roses évoque ses angoisses et les pourquoi

PROCÈS Encore aujourd'hui, Romain, blessé de cinq tirs alors qu'il faisait son jogging ignore qui l'a visé et pourquoi. L'arme utilisée a été retrouvée dans l'arsenal d'Amédy Coulibaly

Caroline Politi

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Ce mercredi, le procès des attentats des janvier 2015 s'est ouvert devant la cour d'assises spéciale.
Ce mercredi, le procès des attentats des janvier 2015 s'est ouvert devant la cour d'assises spéciale. — Benoit PEYRUCQ / AFP
  • Quatorze personnes sont jugées jusqu'au 10 novembre par la cour d'assises spéciale, soupçonnées d'avoir apporté un soutien aux terroristes des attentats de janvier 2015.
  • Le 7 janvier, alors qu'il fait son jogging à Fontenay-aux-Roses, Romain D. est la cible d'un tireur qui encore aujourd'hui reste non identifié.
  • Les enquêteurs ont relié cette attaque à celle des attentats de janvier, car l'arme avec laquelle il a été grièvement blessé a été retrouvé dans l'arsenal d'Amédy Coulibaly.

A la cour d’assises spéciale à Paris,

Comment se reconstruire lorsqu’on ignore qui a voulu vous tuer et surtout pourquoi ? Quand le crime dont vous êtes la victime ne rentre dans aucune case ? « C’est difficile, je suis tout seul dans cette histoire », confie pudiquement Romain, 38 ans, à la barre de la cour d’assises spéciale qui se penche depuis deux semaines sur  les attentats de janvier 2015. Romain est effectivement le seul à avoir été pris en chasse par un tireur isolé alors qu’il faisait un footing à Fontenay-aux-Roses, dans les Hauts-de-Seine. Le seul aussi – surtout – à ignorer les circonstances de ce drame, les quatre ans d’instruction n’ayant pas permis de lever les zones d’ombre autour de cette tentative d’assassinat.

Ce soir du 7 janvier 2015, une dizaine d’heures après l’attentat de Charlie Hebdo, Romain – silhouette longiligne, cheveux poivre et sel – interrompt son footing sur la Coulée verte pour faire quelques exercices de musculation sur une aire aménagée. Quelques instants auparavant, il a aperçu un homme, doudoune noire sur le dos, capuche en fourrure, assis sur un banc. « Dès que je suis passé près de lui, j’ai senti un tir qui m’a atteint le bras, je suis tombé au sol. » Les mains accrochées à la barre de la cour d’assises, il se remémore l’odeur de la poudre et les éclats de balle qu’il aperçoit près de son visage, la balle ayant transpercé son biceps. Mais à peine a-t-il compris que l’homme est déjà près de lui et le braque, explique-t-il en mimant la scène.

« Le temps s’est figé »

« On s’est regardé dans les yeux, le temps s’est figé. J’ai senti une hésitation, mais aussi qu’il voulait terminer le travail. Je savais qu’il fallait que je me sauve. » Puisant dans ses dernières forces, il se relève et court vers une zone pavillonnaire. L’homme le suit sans s’arrêter de tirer. « Je l’entendais derrière mois, il me poursuivait. J’ai senti une douleur aux fesses et à la jambe. »

Cinq balles transperceront Romain, qui parvient à garder sa lucidité. Il sonne à un pavillon. La propriétaire, affolée, n’ose pas lui ouvrir. Le jeune homme reste alors caché dans le jardin jusqu’à l’arrivée de la police. Il apercevra au loin l’ombre de son agresseur le dépasser.

Pourquoi le viser lui, intérimaire sans histoire, à la « vie lisse » ? Tels sont les mots de Michel Faury, ancien chef de la police judiciaire des Hauts-de-Seine, entendu un peu plus tôt dans la matinée. Le lien entre cette tentative d’assassinat et les attentats commis par Amédy Coulibaly n’a été fait que quatre jours plus tard, grâce à l’analyse balistique : les étuis retrouvés sur les lieux correspondent à une arme découverte dans l’arsenal du terroriste. Aujourd’hui encore, les enquêteurs ne peuvent qu’émettre des suppositions sur les raisons de cette tentative d’assassinat. L’une des plus plausibles : la volonté de tester ces armes remilitarisées. « Si on doit tester une arme pour voir si elle fonctionne, c’est un choix de lieu discret », estime Michel Faury.

« Je suis sûr à 100 % que ce n’est pas moi »

Reste également une interrogation sur l’identité de l’auteur des tirs. Avant d’être plongé dans le coma, Romain a livré une description de son agresseur. Un homme d’1,70m, de type européen, peut-être maghrébin. Mais pas noir, c’est une certitude dont il ne démord pas, aujourd’hui encore. Théoriquement, cet élément devrait exclure Amédy Coulibaly de la liste des suspects, mais aux yeux des enquêteurs le doute persiste. Le terroriste a longtemps vécu à quelques centaines de mètres du lieu du crime et une doudoune ressemblant à celle décrite par la victime a été découverte chez lui. Il y a également ce témoignage intriguant du gérant d’une pizzeria. Ce dernier a formellement reconnu Amédy Coulibaly le soir du crime et se rappelle qu’il portait un gilet tactique et un imposant sac de sport déformé par ce qu’il contenait…

Malgré ces éléments, la victime reste convaincue à « 80 % » que l’auteur des tirs se trouve dans le box des accusés. « Pas à 100 %, car je l’ai vu trois secondes et dans le noir. » A plusieurs reprises au cours de l’enquête, il a identifié Amar Ramdani comme étant le tireur. S’il est soupçonné d’avoir apporté un soutien logistique à Amédy Coulibaly, l’homme n’a jamais été mis en examen pour cette tentative d’assassinat. L’analyse de sa téléphonie a démontré qu’il se trouvait à Garges-lès-Gonesse, dans le Val-d’Oise, au moment du crime. « Je suis sûr à 100 % que ce n’est pas moi, que je n’ai jamais tiré sur lui », se défend ce dernier.

Double peine

« Comment vivez-vous le fait que l’accusé n’ait jamais été identifié ? », l’interroge l’avocate de l’accusé, Me Daphné Pugliesi. « On le vit mal, qu’est-ce vous voulez que je vous dise. » C’est une double peine, en somme, pour Romain, qui est victime d’un acte barbare et impuissant à identifier son auteur.

Pudiquement, le trentenaire évoque son long parcours hospitalier : les opérations tous les deux jours pendant un mois et demi pour lui refermer le mollet, ces deux mètres d’intestin qu’on a dû lui retirer et l’impossibilité aujourd’hui de marcher ou courir longtemps. Il raconte aussi les angoisses de voir surgir les terroristes alors qu’il est dans sa chambre d’hôpital et l’hypervigilence. « Même ce procès je le vis très mal, j’ai tous les jours mal à la tête. »