Accusations de viol : Face-à-face tendu entre Tariq Ramadan et une de ses accusatrices au tribunal

PROCÈS Mis en examen pour viols, Tariq Ramadan a été jugé, ce mercredi, pour avoir répété dans son livre à 84 reprises le véritable nom d’une de ses accusatrices qui souhaitait rester anonyme

Vincent Vantighem

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Bordeaux, le 26 mars 2016. Tariq Ramadan photographié lors d'une conférence sur le Vivre ensemble.
Bordeaux, le 26 mars 2016. Tariq Ramadan photographié lors d'une conférence sur le Vivre ensemble. — MEHDI FEDOUACH / AFP
  • Depuis novembre 2017, Tariq Ramadan est accusé de viols et d’agressions sexuelles par plusieurs femmes. Il a été mis en examen à quatre reprises.
  • Dans son livre « Devoir de vérité », le prédicateur a répété à 84 reprises le nom d’une de ses accusatrices qui souhaitait, pourtant, rester anonyme.
  • Jugé pour « diffamation », il s’est défendu en expliquant que le nom de cette plaignante avait déjà été dévoilé auparavant.

A la 17e chambre du tribunal judiciaire de Paris,

La réponse a fusé tellement vite que Pascal Garbarini est resté interdit un petit moment. L’avocat de Tariq Ramadan venait de préciser, poliment mais fermement, à Christelle* qu’elle devait l’appeler « Maître » et non pas « Monsieur », comme le veut l’usage. « Je n’utilise plus ce mot depuis que votre client m’a demandé de l’appeler comme cela ! », lui a-t-elle rétorqué.

Etreinte par l’enjeu et l’émotion dans un premier temps, la jeune femme a fini, peu à peu, par se libérer à la barre de la 17e chambre du tribunal judiciaire de Paris, mercredi, pour expliquer en quoi le fait d’avoir déposé plainte pour « viol » contre le prédicateur musulman, fin 2017, avait « bousillé » sa vie. Pour la justice, l’heure n’est pas encore venue d’examiner les accusations les plus graves qui valent aujourd’hui quatre mises en examen à Tariq Ramadan. Mais bien de déterminer s’il avait le droit de diffuser le véritable nom de Christelle* dans son livre Devoir de vérité**. A 84 reprises. Et ce, alors qu’elle souhaitait justement que son identité reste secrète comme la loi le lui permet.

« On donne mon adresse et on conseille de venir ‘’chier dans ma bouche’’. »

Pointant du doigt les menaces émanant des nombreux soutiens dont bénéficie l’ancien professeur de l'université d’Oxford, la plaignante a dépeint ce que son quotidien était devenu depuis la sortie de son livre. « Aujourd’hui, je ne sors pas. Je ne vois plus ma famille. Je n’ai plus d’interphone. Ils l’ont cassé à force de taper dessus. Ma boîte aux lettres est fracturée. On m’incite au suicide. On donne mon adresse et on conseille de venir “chier dans ma bouche”. » Les mots sont sordides. Mais si Christelle les sort, sans ciller, c’est pour montrer à quel point elle souffre de toute cette affaire.

Tariq Ramadan aussi. Passant en premier à la barre, le théologien, costume anthracite et masque bariolé, a passé de longues minutes à expliquer qu’il avait toujours appelé au « respect » et à la « dignité » de ses accusatrices, quand bien même il conteste ce qu’elles disent. Mais qu’il avait subi, lui aussi, un « lynchage médiatique » en sus de « l’expérience de la prison » qu’il a connue lors d’une détention provisoire de dix mois.

Christelle accusée d’avoir balancé des photos d’elle aux médias

Tentant de renverser l’accusation, il a expliqué qu’il n’avait diffusé le véritable nom de Christelle dans son livre que parce qu’elle l’avait elle-même révélé auparavant sur les réseaux sociaux, véritable champ de bataille des pro et anti-Ramadan. « Elle était en recherche d’exposition et de reconnaissance. Dans son attitude, ce n’est pas la figure de l’anonymat. “Non, je veux qu’on sache qui je suis. Je suis Christelle. Je ne me cache plus” », a-t-il même mimé, comme pour mieux se justifier.

Et comme toujours dans ce genre d’affaire, tout n’est jamais tout noir ou tout blanc. Les avocats du théologien ont donc pris un malin plaisir à demander à Christelle* pourquoi elle avait diffusé elle-même des photos d’elle sur Internet et aux médias si elle voulait vraiment rester anonyme. Et pourquoi aussi elle imputait sa contamination au coronavirus à Tariq Ramadan, laissant ainsi entendre qu’elle n’a plus toute sa tête. Embêtée à la barre ce moment-là, la jeune femme a fini par expliquer son étrange raisonnement. A savoir qu’elle avait fait une tentative de suicide en décembre dernier en raison de cette affaire, ce qui avait diminué ses défenses immunitaires et, in fine, contribué à sa contamination au Covid-19.

Autant de questions qui ont conduit Eric Morain, son avocat, à faire un parallèle avec  les femmes victimes de violences conjugales. « On a toujours l’impression d’une inversion des choses. Il faudrait qu’elle se taise, qu’elle s’invisibilise, qu’elle ne tweete plus, qu’elle ne travaille pas, qu’elle n’existe pas, qu’elle ne soit que victime de Tariq Ramadan… »

Le procureur requiert une peine de 8.000 € d’amende

« On est face à deux blocs, a logiquement résumé Pascal Garbarini à l’heure de plaider pour le prédicateur musulman. Je comprends tout à fait que Christelle assène ses vérités. J’entends sa douleur. Son émotion est criante. Mais il faut des preuves. Des éléments. On est devant une juridiction tout de même. Si son interphone est cassé, qu’on nous le démontre… » Raison pour laquelle il a réclamé la relaxe « pure et simple » de Tariq Ramadan. Avant lui, le procureur avait, de son côté, réclamé une peine de 8.000 € d’amende dont 4.000 € avec sursis.

La décision a été mise en délibéré au 6 novembre. Mais la journée a donné une bonne idée de l’ambiance tendue dans laquelle l’enquête sur les accusations de viol va désormais se poursuivre.

* Tous les prénoms ont été changés.

** de Tariq Ramadan (éd.Presses du Châtelet, 18 €).