Attentats de janvier 2015 : « L’odeur de sang a remplacé l’odeur de poudre », confie un proche de la première victime

PROCÈS Ce mardi, au cinquième jour du procès des attentats de janvier 2015, la cour d’assises spécialement composée a entendu les proches et collègues de Frédéric Boisseau. Cet agent de maintenance est la première victime des frères Kouachi

Caroline Politi

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Frédéric Boisseau est la première victime des frères Kouachi
Frédéric Boisseau est la première victime des frères Kouachi — THOMAS COEX / AFP
  • Quatorze personnes sont jugés depuis le 2 septembre dans le cadre du procès des attentats de janvier 2015. Trois d’entre elles sont néanmoins toujours en fuite.
  • Frédéric Boisseau, employé de la Sodexo, est la première victime des frères Kouachi. Ils l’ont abattu alors qu’il cherchait les locaux de Charlie Hebdo.
  • La cour d’assises spéciale se penche toute la semaine sur le parcours meurtrier des frères Kouachi.

« Tout d’un coup, la porte s’est ouverte. » Et l’horreur a surgi, sans crier gare, le 7 janvier 2015, vers 11h30. Ce jour-là, l’équipe de maintenance dirigée par Frédéric Boisseau vient faire des repérages dans un nouvel immeuble qui leur a été attribué, dans le 11e arrondissement de Paris. Chercher la boîte à clés, le local maintenance, refaire des badges… La routine jusqu’à ce que cette porte qui s’ouvre brusquement. « On a juste eu le temps de lever la tête avec Frédo et là, un mec est entré, a crié « Charlie » et a tiré un seul coup », se remémore Jérémy, devant la cour d’assises spécialement composée qui juge depuis mercredi dernier les onze accusés des attentats de janvier 2015.

Sans détour, les mains fermement accrochées à la barre, l’agent de maintenance raconte ce funeste tête à tête avec les frères Kouachi qui cherchent l’entrée de la rédaction de Charlie Hebdo. L’odeur de poudre entêtante, son réflexe de mettre les mains au-dessus de la tête « même si ça n’aurait pas servi à grand chose » et cette phrase qui lui a probablement sauvé la vie : « on est de la maintenance ». Ce n’est que lorsque les deux terroristes quittent la loge, poursuivant leur parcours criminel, qu’il entend Frédéric Boisseau, appeler à l’aide. « Jérémy, je suis touché, appelle Catherine », lui demande-t-il. La violence du choc l’a fait tomber de sa chaise, « l’odeur du sang a remplacé l’odeur de la poudre », se remémore-t-il.

« Dis à mes enfants que je les aime »

Pour mettre à l’abri son collègue et ami, Jérémy le traîne dans les toilettes, tente un point de compression. Vaine tentative, les frères Kouachi viennent de faire leur première victime. « Frédo m’a regardé et dit ‘dis à mes enfants que je les aime’. Son regard s’est figé, j’ai compris plus tard qu’il était mort, moi j’y croyais encore », confie-t-il à la barre. Comme le lui a demandé Frédéric Boisseau, Jérémy appelle Catherine, sa compagne depuis 17 ans, mère de leurs deux enfants pour l’informer qu’il a été blessé.

« Je lui ai dit d’arrêter cette mauvaise blague », se souvient à la barre la quinquagénaire, veste kaki et pantalon noir. Il insiste, elle saute dans un train de banlieue « sans savoir ce qu’il se passait ». Toute l’après-midi, elle fait des allers-retours entre la rue Nicolas Appert, où les proches des victimes sont réunis et l’institut médico-légal. Il lui faudra près de cinq heures pour qu’un policier lui confirme ce qu’elle pressentait, Frédéric Boisseau figure sur la liste des victimes. « On se sent vide, il n’y a plus rien », décrit-elle, des sanglots dans la gorge.

A la barre, elle raconte la joie de vivre de son compagnon, les copains qui venaient tous les week-ends faire des barbecues, les fêtes et les apéros. « Chez nous, il y avait toujours plein de monde, c’était gai, ça riait. » Elle décrit sa reconstruction, ses garçons qui aujourd’hui « sont équilibrés et vont bien », les proches qui ont fait bloc autour d’eux mais également l’employeur de Frédéric Boisseau. Alors que toute la matinée, des témoins traumatisés par leur face-à-face avec les frères Kouachi ont raconté avoir été licenciés sans compassion après un arrêt maladie jugé trop long, la Sodexo lui a proposé un travail à quelques kilomètres de chez elle puisqu’elle n’osait plus prendre de train puis a pris son fils en alternance.

Malgré la légion d’honneur décernée à titre posthume, les proches de Frédéric Boisseau conservent encore aujourd’hui le sentiment d’avoir été éclipsés par rapport aux victimes de Charlie Hebdo. Les médias ont moins parlé d'eux, le corps leur a été rendu en dernier. « Probablement une question de priorité », estime sa défunte. Pour Sigolène Vinson, au contraire, toutes les victimes des frères Kouachi sont dans le même bateau. Littéralement. Sur son bras, la chroniqueuse de Charlie Hebdo a fait tatouer une scène de son livre préféré, Moby Dick. Dans les barques, autour de la baleine, elle a fait dessiner douze personnes, représentant toutes les victimes des deux terroristes. « Frédéric Boisseau et Ahmed Merabet font partie intégrante de mon chagrin », confie-t-elle à la barre, la voix nouée.