Attentats de janvier 2015 : « Vous allez juger un homme dont vous ne voyez pas le visage ? »

PROCÈS Le procès des attentats de janvier 2015 s’est ouvert ce mercredi devant la cour d’assises spéciale. Même dans la cour d’assises, la question des masques a occupé les débats

Caroline Politi

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Ce mercredi, le procès des attentats des janvier 2015 s'est ouvert devant la cour d'assises spéciale.
Ce mercredi, le procès des attentats des janvier 2015 s'est ouvert devant la cour d'assises spéciale. — Benoit PEYRUCQ / AFP
  • A partir de ce mercredi, 14 personnes sont jugées par la cour d'assises spéciale, soupçonnées d'avoir apporté leur aide aux terroristes. Trois d'entre elles sont néanmoins jugées par défaut.
  • Le procès est prévu pour durer jusqu'au 10 novembre.
  • Les accusés encourent des peines allant de 10 ans à la réclusion criminelle à perpétuité. 

Jeanne avait coché la date dans son calendrier depuis plusieurs semaines. « Mon père est un lecteur de Charlie Hebdo, j’ai grandi avec ce journal et je me souviens du choc immense que j’ai ressenti en apprenant l’attentat, ça m’a semblé naturel de venir aujourd’hui », confie cette Parisienne de 27 ans. Comme elle, ils étaient plusieurs dizaines ce mercredi matin à patienter devant le tribunal judiciaire de Paris pour assister à l’ouverture du procès des attentats de janvier 2015. Ceux de Charlie Hebdo, mais également de l’assassinat de la policière municipale Clarissa Jean-Philippe et de l’ Hyper Cacher de la porte de Vincennes. 17 vies arrachées en trois jours par les frères Kouachi et Amédy Coulibaly, des dizaines d’autres profondément bouleversées.

« On est toujours dans le flou »

Signe de l’aspect exceptionnel de ce procès un dispositif de sécurité hors-norme a été mis en place. Depuis mardi soir, des dizaines de camions de police encadrent la haute tour de verre de la porte de Clichy, les voitures et les vélos n’ont d’autre choix que de contourner largement la zone, l’accès à la salle d’audience mais également aux trois autres salles dans lesquelles sont retransmis les débats est filtré par d’innombrables contrôles d’identité, les sacs sont fouillés et refouillés, les journalistes – plus de 90 médias, dont 29 étrangers, sont accrédités – soumis aux détecteurs de métaux.

« J’espère que ces deux mois et demi vont nous aider à comprendre, on est toujours dans le flou. Pourquoi nous, pourquoi nous ont-ils visés ? », souffle Lassana Bathily, en arrivant devant la salle d’audience. L’ancien employé de l’Hyper Cacher qui a caché de nombreux clients dans la chambre froide du magasin ne cache pas son souhait de voir les accusés fortement condamnés. Ces onze hommes (trois accusés sont en fuite), âgés de 30 à 68 ans, sont soupçonnés d’avoir apporté un soutien logistique aux terroristes, en leur fournissant notamment des armes ou des véhicules. Seuls l’un d’entre eux, Ali Riza Polat, crâne rasé, masque sur le nez et chemise grise, présenté comme le bras droit d’Amédy Coulibaly, est renvoyé pour complicité de crimes.

Le débat sur les masques s’invite dans la cour d’assises

Mais alors que les débats n’ont pas encore commencé – la journée était consacrée à l’appel des parties et à la lecture du dossier – une question pointe déjà : le port obligatoire du masque est-il compatible avec les droits de la défense ? « Vous allez juger un homme dont vous ne voyez pas le visage ? », interroge Me Béryl Brown, l’avocate de Michel Catino. Le président, Régis de Jorna, l’a lui-même reconnu, « c’est un problème », et a promis d’en discuter avec le premier président de la cour d’appel et le bâtonnier. Car dans un procès, les non-dits, les larmes ou les sourires, sont parfois aussi « parlants » que les déclarations elles-mêmes. Mis bout à bout, ces éléments permettent à la cour de cerner les accusés et leur état d’esprit mais également de saisir les émotions des victimes ou de leurs proches.

Pour les parties civiles, ce débat semble néanmoins éloigné de leurs préoccupations. Derrière les masques, on devine les visages fermés et les larmes qui coulent alors que le président et son assesseur retracent la chronologie des attentats. Certains ont préféré partir, d’autres au contraire semblent s’être faits un devoir de rester jusqu’au bout. La colère de la mère du dessinateur Charb alors que le président a écorché le prénom de son fils témoigne de l'émotion de cette première journée. La fin de la semaine est consacrée à l’examen de la personnalité des accusés puis la cour donnera pendant trois semaines la parole aux parties civiles. A partir du 28 septembre, elle se penchera sur le déroulement de l’enquête puis la semaine suivante sur la responsabilité des 14 accusés. Les plaidoiries des 65 avocats des parties civiles commenceront le 27 octobre, suivi du réquisitoire le 2 novembre et des plaidoiries de la défense dès le lendemain. Le verdict est attendu le 10 décembre.