Attentats de janvier 2015 : Partis en Syrie ou présumés morts, qui sont les fantômes qui planent sur le procès ?

PROCES Parmi les suspects renvoyés devant la cour d’assises spéciale de Paris à partir de ce mercredi, trois manquent à l’appel et restent visés par un mandat d’arrêt international

Hélène Sergent
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L'enquête sur les attentats de janvier 2015 contre Charlie Hebdo, des policiers et l'Hyper Cacher aura duré plus de quatre ans.
L'enquête sur les attentats de janvier 2015 contre Charlie Hebdo, des policiers et l'Hyper Cacher aura duré plus de quatre ans. — Joël SAGET / AFP
  • Les 7, 8 et 9 janvier 2015, la France était frappée par plusieurs attaques terroristes visant la rédaction du journal satirique Charlie Hebdo, une policière municipale de Montrouge (Hauts-de-Seine) et les clients d’un magasin Hyper Cacher à Paris, faisant au total 17 victimes.
  • Cinq ans après, 14 personnes vont comparaître, du 2 septembre au 10 novembre, devant la cour d’assises spéciale de Paris.
  • Hayat Boumeddienne, la veuve d’Amedy Coulibaly, et deux de ses complices présumés, manquent toujours à l’appel.
  • Après plusieurs années d’instruction, les enquêteurs n’ont par ailleurs pas été en mesure d’identifier formellement le ou les donneurs d’ordre.

Juger des chaises vides, condamner des fantômes. Pour les magistrats spécialisés dans le terrorisme, c’est – presque – devenu une habitude. Depuis 2015, à maintes reprises, la justice s’est heurtée à l’absence d’hommes et de femmes partis rejoindre les rangs de l’Etat islamique en Irak et Syrie, supposés morts depuis ou restés introuvables. Comme tant d’autres dossiers de la section antiterroriste du parquet de Paris, celui  des attentats de janvier 2015 charrie, lui aussi, son lot de pièces manquantes.

Après quatre années d’instruction et à quelques jours de l’ouverture du procès, ce mercredi, trois accusés manquent toujours à l’appel. Comme les trois auteurs – Cherif, Saïd Kouachi et Amedy Coulibaly, tués lors des assauts des forces de l’ordre – l’épouse du terroriste de Montrouge et de l’Hyper Cacher et deux de ses proches ne pourront répondre aux questions de la cour d’assises spéciale. Visés par des mandats d’arrêt internationaux, ils ont quitté la France quelques jours avant les attentats. Pourtant, leurs rôles respectifs ont été jugés déterminants par les magistrats instructeurs.

Portrait d'Hayat Boumedienne figurant sur l'avis de recherche diffusé par la police le vendredi 9 janvier 2015.
  • Hayat Boumeddiene, l’épouse religieuse d’Amedy Coulibaly

Sur l’avis de recherche diffusé par la police en janvier 2015, son visage est apparu au grand public en même temps que celui de son mari, Amedy Coulibaly, l’auteur des tueries de Montrouge et de l’Hyper Cacher. Née en 1988, Hayat Boumeddiene est renvoyée devant la cour d’assises spéciale au côté de treize autres suspects. Exfiltrée de France vers la Syrie le 2 janvier 2015 avec l’aide d’un proche de Coulibaly pour rejoindre les rangs de Daesh, la jeune femme ne pouvait ignorer les projets terroristes de son conjoint, estime la justice. Selon les magistrats instructeurs, elle y aurait même activement contribué. Dès la fin de l’année 2014, elle multiplie crédits frauduleux à la consommation, escroqueries et retraits importants d’espèces.

Peu après son arrivée en Syrie, Hayat Boumeddiene accorde une interview au magazine francophone de l’Etat islamique dans lequel elle explique que son mari s’était réjoui dès juin 2014 de la proclamation du califat et « brûlait d’envie de rejoindre ses frères ». À aucun moment Hayat Boumeddiene « n’exprime son étonnement d’être partie en Syrie avant et sans Amedy Coulibaly » et elle confie « sa satisfaction à l’annonce des faits », poursuivent les magistrats en s’appuyant sur plusieurs conversations entre l’accusée et l’une de ses amies interceptées pendant la procédure.

Contrairement à de nombreuses figures du djihad français, Hayat Boumeddiene serait toujours en vie, selon le Centre d’analyse du terrorisme (CAT) et des sources judiciaires. « Hayat Boumeddiene a un profil atypique et a pleinement adhéré à l’idéologie djihadiste de Daesh. Elle est devenue une icône, un symbole voire une égérie pour cette organisation terroriste », note l’un des cofondateurs du CAT, Jean-Charles Brisard, contacté par 20 Minutes. Un statut qui a grandement contribué à la maintenir en vie estime l’expert : « Depuis son passage en Syrie, elle a toujours bénéficié de la protection de l’Etat islamique ». Selon le CAT, la jeune femme, jusqu’ici détenue au camp d’Al-Hol contrôlé par les forces kurdes, se serait enfuie avec douze autres femmes djihadistes françaises. Activement recherchée et renvoyée devant le tribunal en son absence, elle encourt une peine de trente ans de prison.

  • Mohamed Belhoucine, l’ombre du mentor

Quand Amedy Coulibaly rencontre pour la première fois Mohamed Belhoucine, cet homme âgé de 27 ans, originaire de Seine-Saint-Denis, purge déjà une peine de prison dans le cadre d’une procédure pour association de malfaiteurs terroriste. Tous deux incarcérés au même moment à la maison d’arrêt de Villepinte, ils nouent à l’époque une relation d’amitié qu’ils entretiendront à leur sortie de prison.

Dans ce dossier, Mohamed Belhoucine est l’un des deux seuls accusés renvoyés pour complicité des crimes commis en janvier 2015. Pour les magistrats, l’aîné des frères Belhoucine a non seulement eu un rôle idéologique majeur dans les attaques perpétrées par son ami mais également un rôle logistique. L’enquête a démontré qu’il était l’auteur du serment d’allégeance à Daesh laissé par Coulibaly dans son appartement de Gentilly (Val-de-Marne) et lu lors de sa vidéo de revendication.

Ancien étudiant de l’Ecole des mines d’Albi, Mohamed Belhoucine a été l’un des cyberdjihadistes francophones les plus actifs dès l’émergence du califat. Des témoignages d’autres personnes impliquées dans cette procédure ont aussi permis d’établir qu’il était à l’origine de la création de plusieurs adresses e-mail, dont l’une a été utilisée par Amedy Coulibaly pour échanger avec le donneur d’ordre – non identifié – sur ses projets terroristes.

Parti en Syrie avec son épouse et son fils quelques heures après le départ d’Hayat Boumeddiene, qu’il a accompagnée en voiture jusqu’à Madrid avec Coulibaly, Mohamed Belhoucine aurait lui aussi rejoint les rangs de Daesh. Selon des sources proches du dossier, l’ancien élève ingénieur serait mort au combat en 2016.

Mehdi Belhoucine
  • Mehdi Belhoucine, l’accompagnateur

Titulaire d’une licence en ingénierie mécanique, Mehdi Belhoucine est tout juste âgé de 23 ans quand il s’envole de l’aéroport de Madrid en direction de la Turquie aux côtés de l’épouse d’Amedy Coulibaly. Cinq jours avant la fusillade qui a décimé la rédaction de l’hebdomadaire Charlie Hebdo, Mehdi Belhoucine vient de rejoindre le califat de Daesh.

Dissimulé par les deux frères Belhoucine dans la maison familiale, un téléphone portable affiche, ce dimanche 2 janvier, le SMS suivant : « Maman, papa, ne vous inquiétez pas, on a rejoint le califat. Ne vous inquiétez pas, on préfère vivre dans un pays régi par la charia et pas par les lois inventées par les hommes. »

Décrit par ses proches comme « très religieux », Mehdi Belhoucine ne « pouvait ignorer la signification » du départ d’Hayat Boumeddiene qu’il a escortée et ce « sans mari religieux » estiment les magistrats instructeurs. Une exfiltration minutieusement préparée avec Coulibaly et qui a justifié le renvoi du cadet Belhoucine devant la cour d’assises spéciale. Séparé de son frère en Syrie, les enquêteurs ont été informés en septembre 2015 de son décès. Blessé au combat, il serait décédé des suites d’une septicémie.