Affaire Adama Traoré : Les avocats livrent deux versions contradictoires de l'audition d'un témoin clé

JUSTICE C’est ce témoin qui a accueilli chez lui Adama Traoré avant son interpellation par les gendarmes

20 Minutes avec AFP

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Lors d'une manifestation de la famille d'Adama Traoré.
Lors d'une manifestation de la famille d'Adama Traoré. — SEVGI/SIPA

C’est un témoin clé de l’affaire Traoré. C’est chez lui qu’il y a quatre ans, juste avant son arrestation par les gendarmes et sa mort, qu’Adama Traoré s’était réfugié. Il était entendu pour la première fois ce jeudi par les juges d’instruction, en présence des avocats de la famille et de la défense.

Et à l’issue de son audition, les deux parties ont eu deux versions contradictoires, chacun y voyant la démonstration de sa thèse dans ce dossier sensible, devenu un symbole des violences policières.

Pas de détresse respiratoire avant l’interpellation ?

L’interrogatoire devait déterminer dans quel état de santé se trouvait Adama Traoré avant l’arrivée des gendarmes ce 19 juillet 2016 à Beaumont-sur-Oise, dans le Val-d’Oise. C’est en effet un point central du dossier, les derniers experts judiciaires, contestsé par les médecins de la famille, ayant estimé que son pronostic vital était « engagé de façon irréversible » avant l’arrestation.

Après cette audition de plus de quatre heures, chaque partie en a donné un récit diamétralement opposé. « Il a affirmé que les éléments contenus dans son procès-verbal d’audition étaient faux. (…) Il a dit qu’Adama Traoré ne souffrait pas de détresse respiratoire, ne respirait pas bruyamment avant l’interpellation », a déclaré Yassine Bouzrou, l’avocat des parties civiles, assurant que le témoin s’était « rétracté ».

Cela remettrait alors en cause les expertises médicales judiciaires, qui ont exonéré les gendarmes dans la mort de ce jeune homme de 24 ans, en s’appuyant notamment sur le récit initial de ce témoin.

« Je vais mourir »

Dix jours après les faits, il avait en effet raconté aux enquêteurs qu’il avait trouvé Adama Traoré assis devant sa porte, « essoufflé » après une course-poursuite en pleine canicule. « La seule chose qu’il me dit, c’est : « tire-moi ». Je ne l’ai jamais vu dans un état pareil. Il n’arrivait pas à parler. Il respirait bruyamment », avait-il indiqué dans un procès-verbal. Depuis, il avait refusé d’être à nouveau entendu, craignant « pour sa vie et celle de sa famille », avaient expliqué les enquêteurs.

Mais selon les avocats de la défense, le témoin a eu une tout autre version lors de son audition. « Il a conforté la version qui avait été la sienne précédemment, et notamment sur un élément extrêmement important qui est l’état d’épuisement dans lequel Adama Traoré arrive à son domicile, en ayant même indiqué aujourd’hui qu’Adama Traoré lui aurait dit, avant que les gendarmes n’interviennent et ne l’interpellent, la phrase suivante : "Je vais mourir". C’est un élément capital qui vient conforter les expertises médicales », ont expliqué Rodolphe Bosselut et Sandra Chirac-Kollarik.

Selon Le Monde, qui a eu accès à l'audition, le témoin, qui a dû déménager, indique qu'il a découvert Adama Traoré épuisé, peinant à s’exprimer. « J’ai essayé de parler avec lui, il ne répondait pas. Je lui ai demandé une seconde fois ce qui lui arrive. Il y avait un truc blanc qui sortait de sa bouche », retranscrit le quotidien.

Le dernier rapport des experts judiciaires indique que c’est une maladie génétique, la drépanocytose, associée à une pathologie rare, la sarcoïdose, qui aurait entraîné une asphyxie d’Adama Traoré « à l’occasion d’un épisode de stress et d’effort ».

La durée de l’interpellation en question

Les médecins choisis par la famille, dont un spécialiste de la sarcoïdose, contredisent cette expertise. Le comité « Vérité et Justice pour Adama » met en cause la technique employée par les trois gendarmes, au cœur des débats dans ce dossier. « Il a pris le poids de notre corps à tous les trois » le temps du menottage, avait déclaré initialement le chef d’équipe, avant de revenir sur ses déclarations.

Autre point de discordance : le temps d’interpellation. La défense évoque une durée « d’une à deux minutes », invoquant les dires du témoin, quand l’avocat des parties civiles parle d’une interpellation de neuf minutes. C’est dans la voiture des gendarmes que le jeune homme a été victime d’un malaise, son décès ayant été déclaré près de deux heures plus tard dans la caserne de gendarmerie.