Terrorisme : Au procès de Tyler Vilus, la DGSI dépeint un djihadiste « hors norme » aux « multiples facettes »

COMPTE-RENDU Pour les policières des services de renseignement auditionnées ce vendredi, Tyler Vilus « aura marqué de son empreinte l’histoire du djihadisme français en Syrie »

Hélène Sergent

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Tyler Vilus, au premier jour de son procès
Tyler Vilus, au premier jour de son procès — Benoit PEYRUCQ / AFP
  • Tyler Vilus est le premier djihadiste Français accusé de meurtres commis en Syrie à comparaître devant la cour d’assises spéciale. Il est également soupçonné d’avoir dirigé sur place un groupe de combattants.
  • Au deuxième jour de ce procès, plusieurs enquêtrices de la DGSI ont été entendues et sont revenues sur le parcours et le rôle joué par Tyler Vilus au sein de Daesh.
  • Pour les services de renseignement, ce trentenaire originaire de Troyes a joué un rôle prépondérant au sein de la mouvance djihadiste française.

Sur l’écran installé face à la cour d’assises spéciale, l’ombre d’une enquêtrice de la DGSI (direction générale de la sécurité intérieure) se détache. Son ton est un peu emprunté – la policière lit studieusement ses notes – mais ses mots n’en restent pas moins forts. Après un exposé détaillé sur le rôle et les activités du djihadiste français jugé depuis jeudi, Tyler Vilus, la policière assène : « Il aura marqué de son empreinte l’histoire du djihadisme français en Syrie. Tant par la richesse que par l’intensité des activités exercées sur place par ce djihadiste hors norme. »

Chargées d’enquêter sur le parcours et le rôle joué par ce trentenaire parti rejoindre les rangs de Daesh dès 2013, deux policières des services de renseignement ont dépeint ce vendredi le profil « atypique » de cet homme, premier français jugé pour des « meurtres » commis en Syrie. Actif et prosélyte sur les réseaux sociaux, soupçonné d’avoir recruté plusieurs combattants, émir d’une brigade de francophones et membre de la police islamique, Tyler Vilus serait devenu, pour la DGSI, l’une des figures majeures de la mouvance djihadiste hexagonale.

130.000 messages analysés

Pour les enquêtrices de la DGSI, pas de doute. L’homme installé dans le box de la salle Vedel du vieux palais de l’île de la Cité n’a rien d’un « revenant » ordinaire. Tout, dans le comportement et les nombreuses traces laissées par Tyler Vilus, témoigne de son statut si particulier acquis au sein de Daesh, estiment-elles. Il y a sa prudence sur les réseaux sociaux : extrêmement actif et utilisant plusieurs comptes sur Twitter et Facebook, jamais l’homme ne poste directement de photo permettant de l’identifier. Et ses confidences faites à ses proches tout au long de son séjour en Syrie.

Au total, les enquêteurs ont exploité près de 130.000 messages envoyés par Vilus via l’application Skype, entre 2013 et 2014. Des éléments numériques qui ont permis d’établir, selon la DGSI, une chronologie des activités menées par l’accusé sur zone. Localisé d’abord à Alep et proche de plusieurs autres figures djihadistes comme deux geôliers des journalistes français détenus en otage par Daesh, l’homme prend ensuite la tête d’un escadron d’une quarantaine de francophones dès 2014 au sein de la « Katibat des étrangers ».

Considéré comme « un chef »

Resté en lien permanent avec sa mère, Christine Rivière – elle-même venue sur zone à plusieurs reprises et condamnée à 10 ans de prison pour « association de malfaiteurs terroriste » en 2017 –, Tyler Vilus s’épanche sur son évolution au sein de l’organisation djihadiste. L’une de ses belles-mères – Vilus est polygame – confiera dès 2013 : « Il occupe des fonctions importantes, il est considéré localement comme un chef. » Au début de l’année 2014, l’accusé apparaît sur une vidéo dans laquelle il brûle un drapeau de l’Armée syrienne libre au côté de plusieurs djihadistes belges et français. La séquence se déroule près de la ville d’Hraytan où d’importants massacres ont été perpétrés par l’EI.

Tyler Vilus, lui, se défend de toute participation à des exactions. Pourtant, l’un de ses contacts Facebook l’identifiera sur une photo postée sur le réseau et sur laquelle figure des corps démembrés. À la cour, l’homme délivre une petite leçon de viralité et de « community management » pour justifier l’apparition de son nom sur cette image : « Tout le monde sait que maintenant si on veut qu’une publication soit vue sur Facebook, on doit taguer [identifier] des comptes qui ont beaucoup d’amis. (…) Mais si j’avais vraiment été présent à ce moment-là, avec mon idéologie, (…) j’aurais directement posté des vidéos et des photos de ces massacres ». Or aucune référence aux exactions d’Hraytran n’ont été directement publiées sur les comptes Facebook ou Twitter de Vilus.

Pas là « par hasard »

Si la seconde policière auditionnée ce vendredi après-midi a reconnu que « la nature exacte de ses fonctions n’a pu être précisée par les investigations », plusieurs éléments permettent d’attester son statut de « flic » comme il le dira à sa mère et ce rapidement après son arrivée en Syrie en 2013. Un document de l’organisation terroriste retrouvé en 2018 par un ancien militaire anglais parti combattre Daesh auprès des Kurdes liste par exemple les policiers recensés dans la ville de Shaddadi. Le nom de guerre de Vilus y figure. Dans une autre conversation avec sa mère, le trentenaire évoque une « enquête » menée par ses soins : « J’ai vu le juge islamique, je lui ai donné des infos (…) il va y avoir des sanctions », lui écrit-il. Enfin, il y a cette vidéo du meurtre de deux prisonniers syriens datée de 2015, qui lui vaut aujourd’hui d’encourir une peine de prison à perpétuité.

« Il n’existe aucun profil équivalent à celui de M. Vilus dans les prisons françaises actuellement »

« Dès les premières secondes, Tyler Vilus apparaît au premier plan de la scène. Il n’est pas cagoulé et il se tient sur la même ligne que les deux combattants qui vont exécuter les prisonniers d’une balle dans la tête », détaille l’une des deux enquêtrices de la DGSI. Rejoint par un autre homme lui aussi revêtu d’un treillis militaire, l’accusé tient un talkie-walkie à la main et dispose d’un pistolet automatique. « Il est d’abord de dos, face à la foule, comme s’il surveillait le public », poursuit la policière. Une fois l’exécution achevée, Tyler Vilus et l’homme debout à côté de lui lèvent la main droite vers le ciel « en signe de victoire » précise-t-elle.

Tyler Vilus a pour sa part assuré qu’il avait assisté à cette exécution par hasard, rejoignant l’attroupement à la sortie de la mosquée. Une version balayée par l’enquêtrice : « Sa tenue vestimentaire, son positionnement, son comportement démontrent qu’il n’est pas là par hasard mais qu’il fait bien partie de l’équipe chargée de cette exécution. » Et sa collègue de conclure : « Aucun autre djihadiste n’a exercé un nombre si varié d’activités en même temps. Ce n’était pas le Français le plus gradé de l’Etat islamique, mais la DGSI considère qu’il n’existe aucun profil équivalent à celui de M. Vilus dans les prisons françaises actuellement. »