Affaire des « écoutes » de Nicolas Sarkozy : Plusieurs avocats espionnés par la justice

ENQUETE Le magazine « Le Point » révèle que les factures téléphoniques d’avocats ont été épluchées dans le cadre d’investigation visant l’ancien chef de l’Etat

T.C.

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Nicolas Sarkozy, le 21 juin 2019 à Paris.
Nicolas Sarkozy, le 21 juin 2019 à Paris. — Thomas SAMSON / AFP
  • Le magazine Le Point révèle que les factures téléphoniques d’avocats ont été épluchées dans le cadre d’investigation visant l’ancien chef de l’Etat.
  • La justice enquêtait pour découvrir la taupe qui, selon elle, aurait informé Nicolas Sarkozy et son avocat qu’ils étaient sur écoute.
  • Le bâtonnier de Paris dénonce, dans les colonnes de l’hebdomadaire, « une menace inquiétante pour le secret professionnel ».

Depuis plusieurs semaines, en ce début d’année 2014, ils discutent sur une ligne qu’ils pensent sécurisée. Elle a été secrètement ouverte par l’avocat de Nicolas Sarkozy, Me Thierry Herzog, au nom d'un certain « Paul Bismuth ». L’ancien président de la République et son conseil ignorent que, malgré ces précautions, ils ont été placés sur écoute par le juge Serge Tournaire, chargée des investigations dans l’affaire Bettencourt. Au fil de leurs discussions, les enquêteurs découvrent que les deux hommes ont obtenu des informations sur le dossier Bettencourt grâce à Gilbert Azibert, un magistrat à la Cour de cassation. Ils comprennent aussi que ce dernier va essayer d’influencer ses collègues chargés du dossier. En échange, il a fait savoir à l’avocat de Nicolas Sarkozy qu’il convoite un poste à Monaco.

Justement, ce 25 février 2014, Nicolas Sarkozy est sur le rocher où il a rendez-vous avec le ministre d’Etat, Michel Roger. « Tu peux lui dire que, à midi, je ferai la démarche », assure alors l’ancien chef de l’Etat au pénaliste parisien. Mais le lendemain, l’ancien président de la République confie au téléphone avoir finalement changé d’avis après avoir « réfléchi ». Ce qui n’empêche pas le parquet national financier d’ouvrir une information judiciaire pour violation du secret de l’instruction et trafic d’influence, confiée aux juges Claire Thépaut et Patricia Simon.

Fadettes épluchées

Comment expliquer ce soudain revirement de la part de Nicolas Sarkozy ? Les policiers sont persuadés que l’avocat et son célèbre client ont appris entre-temps qu’ils étaient écoutés. Mais qui a bien pu leur communiquer cette information, pourtant couverte par le secret de l’instruction ? Le parquet se demande si la taupe n’est pas un magistrat ou un avocat. Pour la dénicher, le PNF ouvre, en mars 2014, une enquête préliminaire pour violation du secret professionnel, révèle le magazine Le Point dans un article très fouillé publié ce jeudi.

Et la justice ne va pas lésiner sur les moyens pour tenter de mettre la main pour trouver la fuite. Les enquêteurs vont commencer par lister les appels reçus par Thierry Herzog le 25 février. Son célèbre confrère Eric Dupont-Moretti a justement tenté de le joindre. Au cours de la journée, le ténor lillois a aussi été en contact avec l’un de ses amis monégasque. Intrigués par cette coïncidence, les policiers vont éplucher les fadettes – les factures détaillées – de son téléphone portable durant deux semaines.

Me Dupont-Moretti n’est pas le seul avocat à qui les policiers de l’Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales (OCLCIFF) ont prêté attention dans cette affaire. Certains d’entres eux ont même été géolocalisés afin de vérifier qu’ils ne se sont pas rendus ce jour-là sur l’île de la Cité où étaient installés, à l’époque, le parquet de Paris et le parquet financier. Les enquêteurs vont jusqu’à récupérer la liste des appels entrants et sortants du PNF de ce 25 février 2014, ainsi que ceux d’une juge d’instruction, qui avait contacté Me Herzog, afin de s’assurer que l’information n’a pas été révélée par un magistrat.

Une enquête classée sans suite

Alors que les policiers peinent à trouver la taupe, le PNF décide, en octobre 2016, de poursuivre les investigations et demande d’examiner les fadettes d’autres grands noms du barreau de Paris proches de Thierry Herzog, à l’instar de Marie-Alix Canu-Bernard ou de Pierre Haïk. Les avocats de Nicolas Sarkozy et du pénaliste ont appris, quelques mois plus tôt, l’existence de cette enquête et ont exigé qu’elle soit versée au dossier. Mais ce n’est qu’au début de l’année 2020, trois ans et demi plus tard, qu’ils en prendront connaissance. Entre temps, elle a été classée sans suite pour « infraction insuffisamment caractérisée », a confirmé le PNF à l'AFP.

Aujourd’hui, celle qui est devenue l’avocate de l’ancien président, Me Jacqueline Laffont, est certaine que « le résultat de cette enquête » a été « cachée » à la défense « jusqu’au moment capital du renvoi devant le tribunal correctionnel » de Nicolas Sarkozy (en octobre prochain) car il est « de nature à discréditer la thèse de l’accusation », explique-t-elle au Point. L'ancien président de la République a lui même réagi sur Twitter ce jeudi, demandant « le respect de l’Etat de droit ».

Ses confrères dont les fadettes ont été disséquées par les enquêteurs s’insurgent également dans les colonnes de l’hebdomadaire. « Le parquet a détourné la procédure légale permettant les écoutes d’un avocat, et qui impose normalement d’informer le bâtonnier et de préciser le motif », tempête Me Canu-Bernard.

Des moyens « disproportionnés et déloyaux »

Me Hervé Temime, qui défend Thierry Herzog, dénonce l’emploi de moyens « disproportionnés et déloyaux, pour s’en prendre à tout prix à Nicolas Sarkozy et à son avocat, dans un dossier totalement inconsistant ». « Si ces faits sont avérés, ils représentent une menace inquiétante pour le secret professionnel », estime le bâtonnier de Paris, Me Olivier Coussi. Certains avocats envisagent d’engager des poursuites contre l’Etat, fait savoir l’hebdomadaire, soulignant que le PNF lui a fait parvenir « une longue missive, qui ne répond toutefois pas à de nombreuses questions posées par cette affaire ».