Procès Mediator : Les victimes réclament 460 millions d'euros de dommages et intérêts à Servier

SCANDALE SANITAIRE Les avocats des victimes du Mediator se sont succédé à la barre, ce jeudi, pour demander des comptes aux laboratoires Servier.

Vincent Vantighem

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L'avocate Martine Verdier (à gauche) discute avec Irène Frachon devant la salle d'audience où se tient le procès du scandale sanitaire du Mediator.
L'avocate Martine Verdier (à gauche) discute avec Irène Frachon devant la salle d'audience où se tient le procès du scandale sanitaire du Mediator. — Philippe LOPEZ / AFP
  • Le procès des laboratoires Servier pour le scandale sanitaire du Mediator est dans sa dernière ligne droite, après plus de neuf mois d’audience.
  • Ce jeudi, les avocats des parties civiles ont plaidé pour que les laboratoires versent d’importants dommages et intérêts aux victimes.
  • Les réquisitions du parquet seront connues la semaine prochaine. La décision, elle, sera rendue au début de l’année 2021.

Depuis le 23 septembre très précisément. Avec la période de confinement, cela fait donc quasiment neuf mois que le procès du scandale du Mediator a débuté au tribunal judiciaire de Paris. Mais les laboratoires Servier ont attendu la nuit de mercredi à jeudi pour envoyer leurs conclusions aux contradicteurs des parties civiles. A 3 h 39 exactement. Rien d’illégal. Mais rien de confraternel, non plus, pour les avocats des victimes qui plaidaient justement ce jeudi.

Dont Charles Joseph-Oudin. Selon lui, il aurait été possible de « synthétiser en 30 pages. 35 max avec les annexes ». Mais le document des laboratoires Servier faisait 600 pages. « J’ai donc lu, a-t-il résumé à la barre. Mes collaborateurs aussi ont lu cette nuit. Mes stagiaires aussi. On a tous lu… » Pas question de lâcher, alors qu’il ferraille sur ce dossier depuis dix ans maintenant. Pas question de lâcher pour Pascale, Marie-Claude, Eric, Francis, Henriette et les multiples Danielle qui hantent le dossier de ce scandale sanitaire.

L’effet était attendu. Mais les avocats n’ont pas pu s’empêcher d’égrainer devant le tribunal les prénoms de certaines victimes du Mediator. Pas toutes évidemment. Impossible : elles sont aujourd’hui 4.600 à réclamer des comptes aux laboratoires pour « homicides et blessures involontaires » et « tromperie aggravée », ce médicament antidiabétique ayant été prescrit comme un coupe-faim pendant des décennies. D’autant que l’enquête n’est pas totalement bouclée. Et qu’il y aura, on le sait déjà, un voire deux autres procès Mediator.

Les nuits de Catherine, l’indignation de Guy

Me Stella Bisseuil a donc commencé par parler de Guy, le premier client à avoir passé la porte de son cabinet d’avocat toulousain avec un dossier Mediator sous le bras. Elle a évoqué sa « souffrance individuelle » due à la fuite mitrale occasionnée par le médicament. Mais surtout sa « souffrance civique », son « indignation » quand il a découvert que sa situation « n’était pas de la faute à "pas de chance" mais de la faute d’autres hommes », ce dont se défendent les laboratoires.

Prenant sa succession, l’avocate Sylvie Topaloff s’est quant à elle contentée de parler de Catherine « dont les nuits résonnent désormais du bruit de ses trois valves cardiaques » qu’il a fallu remplacer. Avec pudeur, elle a parlé de ses « petits pas » qu’elle n’a jamais pu allonger en l’espace de 25 ans avant de se résoudre à se déplacer en fauteuil roulant, le souffle étant définitivement devenu trop court.

Le Mediator fait partie de l’histoire ancienne, les scandales sanitaires étant aujourd’hui occupés par d’autres produits nommés Depakine ou Essure. Mais les histoires de Guy et de Catherine, si elles sont connues, produisent toujours leur effet quand elles sont dignement racontées.

460 millions de dommages et intérêts réclamés

Car leur souffrance ne fait aucun doute. Les laboratoires Servier le savent bien. Et ils ont d’ailleurs déjà présenté leurs « regrets sincères et profonds ». S’ils se battent aujourd’hui, c’est pour éviter l’infamie d’une condamnation pénale mais surtout de devoir verser des dommages et intérêts conséquents à Guy, Catherine et les autres victimes.

Contrairement aux Etats-Unis, les dommages et intérêts n’ont pas de vertus punitives en droit français. Ils servent à « réparer » un préjudice établi. Pendant plus d’une heure, Charles Joseph-Oudin a donc tenté de démontrer que le scandale avait été très « lucratif » pour les laboratoires Servier (579 millions d’euros de chiffre d’affaires réalisé avec le Mediator) et qu’il était temps, selon lui, de payer pour les conséquences sanitaires. Les laboratoires ont déjà versé plus de 160 millions d’euros à certaines victimes qui ont renoncé aux poursuites pénales.

Pour les autres, l’avocat a donc établi un barème. Il a réclamé 200.000 euros pour les patients décédés, 100.000 euros pour ceux blessés par le Mediator. Et également une aide pour le préjudice moral subi par leurs proches. Au total, une facture qui pourrait s’élever à 460 millions d’euros environ. Soit 10 % de son dernier chiffre d’affaires connu des laboratoires Servier.

Les parties civiles doivent continuer à réclamer des comptes vendredi. Viendra la semaine prochaine l’heure des réquisitions du parquet. Avant que les avocats de la défense ne prennent à leur tour la parole. La décision du tribunal ne sera, elle, pas connue avant début 2021. Mais Sylvie Topaloff a déjà demandé aux juges de penser à « la petite voix » essoufflée de Catherine au moment de la prendre.