Prisons : « L’administration pénitentiaire tâtonne encore avec les détenus radicalisés »

INTERVIEW Adeline Hazan, la contrôleuse générale des lieux de privation de liberté, s’inquiète du risque d’atteinte aux « droits fondamentaux » des détenus incarcérés pour des faits liés au terrorisme

Propos recueillis par Thibaut Chevillard

— 

Une prison (illustration)
Une prison (illustration) — KONRAD K./SIPA
  • Depuis quelques années, les détenus incarcérés pour des faits liés au terrorisme sont de plus en plus nombreux dans les prisons.
  • Ils sont placés dans des quartiers spécifiques, afin d’être séparés des autres détenus.
  • Mais leurs conditions de détention sont « de nature à porter atteinte, de diverses manières, à leurs droits fondamentaux », s’inquiète dans un rapport la Contrôleuse générale des lieux de privation de liberté, Adeline Hazan.

Que faire des détenus radicalisés ? C’est à cette épineuse question que tente de répondre l’administration pénitentiaire depuis que la France est dans le viseur de groupes terroristes comme Daesh. Des centaines de jeunes endoctrinés, interpellés après avoir tenté de gagner la Syrie ou de commettre un attentat sur le territoire, ont été incarcérées. Face à cette situation inédite, l’Etat s’efforce de les séparer des détenus de droit commun en les plaçant dans des quartiers spécifiques, afin d’éviter la propagation, derrière les barreaux, de leur idéologie mortifère.

Mais leurs conditions de détention sont « de nature à porter atteinte, de diverses manières, à leurs droits fondamentaux », s’inquiète dans un rapport la Contrôleuse générale des lieux de privation de liberté, Adeline Hazan. Dans cet entretien accordé à 20 Minutes, celle qui est à la tête de cette institution indépendante depuis six ans explique pourquoi il nécessaire que ces prisonniers, tous extrêmement surveillés, fassent l’objet d’une prise en charge personnalisée et puissent préparer leur sortie de détention. « Car ils vont en sortir à un moment ou à un autre », prévient-elle.

En 2014, des détenus de la prison de Fresnes condamnés pour des faits liés au terrorisme ont été regroupés. Depuis, écrivez-vous dans ce rapport, l’administration pénitentiaire a opté pour un « système mixte », « ni regroupement, ni dispersion ». Cela signifie-t-il qu’elle ne sait toujours pas comment gérer ce type de prisonniers ?

Oui, on a l’impression qu’elle tâtonne encore. Je comprends tout à fait que l’administration pénitentiaire cherche des solutions pour prendre en charge les détenus radicalisés. Le problème, c’est qu’après chaque événement grave ou dramatique, elle modifie les dispositifs de repérage et de prise en charge mis en place. Cela a été le cas après les attentats de 2015, ou après l’agression d’un surveillant par un détenu à la prison d'Osny en 2016. Cela a provoqué de l’insécurité pour les surveillants et les détenus, mais aussi une insécurité juridique pour les dispositifs qui ont été élaborés sans que les précédents n’aient été sérieusement évalués.

Vous estimez aussi que placer les détenus dans des quartiers spécifiques revient à les isoler totalement…

C’est un isolement qui ne dit pas son nom et qui est accompagné de mesures de sécurité et de surveillance totalement exorbitantes du droit commun. Les fouilles à nu sont systématiques, les sorties de cellule sont encadrées par des surveillants souvent très équipés… et ce quel que soit le degré de radicalisation du détenu. Pourtant, les profils de ces détenus sont très hétérogènes. Cela va du jeune qui a voulu partir en Syrie et qui a échoué à l’auteur d’un attentat très ancré dans un processus de radicalisation violente. Ces détenus sont très différents les uns des autres. Mais ils font l’objet d’un même traitement qui empêche l’individualisation de leur prise en charge.

Justement, pourquoi est-il important d’individualiser cette prise en charge ?

Ils doivent pouvoir préparer leur sortie de prison. Car ils vont en sortir à un moment ou à un autre. Or, une loi de 2016 ne permet pas aux détenus condamnés pour terrorisme de bénéficier de mesure d’aménagement de peine, d’une libération conditionnelle, d’un placement sous bracelet électronique, d’une réduction de peine, d’une permission de sortie… Le risque, c’est que par manque d’espoir, ils se radicalisent de plus en plus. S’ils sortent sans y avoir été préparés, cela sera dangereux, pour eux comme pour la société. Selon nous, ces quartiers spécifiques nous paraissent davantage être un outil de gestion d’une population considérée comme difficile qu’un outil permettant une véritable prise en charge dont le but est d’éviter un passage à l’acte violent.

Vous pointez aussi, dans ce rapport, le rôle trouble de certains intervenants…

Quand des détenus de droit commun susceptibles d’être radicalisés sont évalués, ils rencontrent des psychologues, des éducateurs… Mais ils ignorent la raison pour laquelle on leur demande de les voir. Il y a donc un problème éthique qui se pose. On demande à des prisonniers placés en détention provisoire de parler des faits qui les ont conduits en détention. Mais ils ne savent pas que ce qu’ils disent va se retrouver dans un rapport qui finira dans le dossier d’un juge. C’est un problème de transparence, il faut prévenir les personnes quand elles font l’objet de ce suivi.

Mais s’ils apprennent qu’ils sont suspectés de radicalisation, ils pourraient changer d’attitude…

Oui, absolument… Il y a une zone de flou qui n’est pas conforme aux droits fondamentaux de la personne.

Vous dites aussi, dans ce rapport, que le rôle du renseignement pénitentiaire doit être clarifié. C’est-à-dire ?

Depuis que le renseignement pénitentiaire appartient à la communauté du renseignement, il est très présent en détention. Parfois, le délégué local va demander des informations à un surveillant sans que le directeur de l’établissement ne soit au courant. Il y a donc des choses qu’il faudrait clarifier pour éviter que la direction de l’établissement ne soit mise dans une situation un peu compliquée.

Que faudrait-il donc faire, selon vous, en priorité ?

Outre ce que j’ai déjà dit, il me semble que les programmes de prévention de la radicalisation doivent être revus. Actuellement, ils sont vite arrêtés, il y a peu de contenus, les intervenants ne restent pas longtemps, les détenus ne sont pas très intéressés… Il est important d’agir maintenant car le problème de la gestion des détenus radicalisés est aigu, mais est-il toujours encore devant nous ? Des gens sont détenus à l’étranger, notamment en Syrie. Le gouvernement a décidé, il y a environ un an, de ne pas les faire revenir. Mais ce sont des positions qui ne sont peut-être pas immuables. D’un point de vue géopolitique, on ne sait ce qui peut se passer dans l’avenir.