Déconfinement : « Je n’aime pas que le gouvernement prenne les gens pour des enfants ! », tacle l’avocat Henri Leclerc

« 20 MINUTES AVEC... » Henri Leclerc, avocat pénaliste depuis soixante-cinq ans et président d’honneur de la Ligue des droits de l’homme, s’inquiète de la France qu’il va trouver après la période de confinement

Propos recueillis par Vincent Vantighem

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Henri Leclerc, photographié ici en 2015.
Henri Leclerc, photographié ici en 2015. — Philippe HUGUEN / AFP
  • Tous les vendredis, « 20 Minutes » propose à une personnalité de commenter un phénomène de société, dans son rendez-vous « 20 Minutes avec… »
  • Avocat pénaliste depuis 65 ans, président d’honneur de la Ligue des droits de l’homme, Henri Leclerc est une personnalité respectée du monde judiciaire et politique qu’il n’épargne pourtant pas de ses critiques.
  • Alors que le déconfinement approche, il s’arrête sur les mesures mises en place par le gouvernement durant cette période particulière et fait part de ses inquiétudes.

Il se qualifie lui-même de « chanceux ». Propriétaire d’un petit pavillon en banlieue parisienne, Henri Lerclerc dispose d’un jardin. Il n’est pas très grand. Alors, pour « conserver la forme à bientôt 86 ans », l’avocat en fait le tour plusieurs fois par jour. Mais cela ne l’empêche pas de trouver le temps long.

Confiné depuis près de deux mois, celui qui est aussi président d’honneur de la Ligue des droits de l’homme regrette de ne plus « croiser [ses] associés », de ne plus « débattre », de ne plus « plaider ». Car il a toujours autant de choses à dire. Notamment sur la façon dont les autorités gèrent l’épidémie de coronavirus. Et sur ses inquiétudes quant à l’avenir. 20 Minutes l’a appelé pour qu’il commente la crise que le pays traverse…

Le gouvernement prévoit la création de fichiers et d’une application de « tracking » pour isoler les malades du coronavirus et réussir le déconfinement. Faut-il s’en inquiéter ?

D’abord, je suis bien d’accord pour dire que la crise sanitaire que nous vivons nécessite une intervention de l’État. Le confinement est une atteinte considérable à notre liberté d’aller et venir, par exemple. Mais il semble nécessaire. Toute privation de liberté, en cas de nécessité, à condition qu’elle soit proportionnée, peut être justifiée. Mais il ne faut pas que les amoindrissements de la liberté ne se prolongent au-delà du nécessaire. Il faut que la loi d’urgence prévoit sa propre fin.

Concernant le traçage que vous évoquez, je pense que tout ce qui est livraison à l’État de données personnelles est particulièrement dangereux. Certes, tout le monde rêve d’être protégé en permanence. Mais nous sommes face, à mon avis, à une atteinte fondamentale. C’est ce qui m’inquiète le plus actuellement…

Vous ne téléchargerez donc pas l’application « Stop Covid » ?

Si c’est sur la base du volontariat, je m’en passerai. Ceci étant, ce n’est pas ma question, mon petit sort qui importe. Ce que je souhaite, c’est que cela ne soit pas imposé par la loi. Il faut être extrêmement vigilant. Même si ce n’est pas simple. La communication du gouvernement sur le sujet est hasardeuse, je trouve.

Vous avez le sentiment que le gouvernement a menti ?

Ce n’est pas du mensonge au sens strict. Mais je regrette que le gouvernement ait joué avec l’opinion publique. Sur les masques par exemple. Pourquoi ne pas avoir dit la vérité ? Pourquoi ne pas avoir dit ‘’Nous n’en avons pas’’. Au lieu de dire que cela ne sert à rien…

Les gens sont suffisamment intelligents. Regardez, les Français se sont très bien confinés. L’esprit civique est toujours là. Je n’aime pas que le gouvernement prenne les gens pour des enfants !

Vous avez prêté le serment des avocats en 1955. Que pensez-vous des ordonnances prises par Nicole Belloubet, la garde des Sceaux, pendant cette crise. Et notamment la disposition prévoyant l’allongement de la durée de détention provisoire sans débat ?

Ah le fameux article 16 de cette ordonnance… Il est choquant ! Tout simplement choquant ! Pour bien comprendre, il faut rappeler que l’on parle de prévenus, de gens qui sont encore présumés innocents. Et cet article prévoit que l’on peut allonger la durée de leur détention provisoire, avant leur procès, sans qu’il n’y ait débat, sans qu’ils ne soient défendus par un avocat !

Que les avocats ne puissent plus s’exprimer, c’est choquant !

La garde des Sceaux a laissé entendre que cette mesure prendrait fin avec l’état d’urgence sanitaire…

J’attends. Ce que je vois, c’est que le législateur construit périodiquement des murs pour protéger les citoyens. Et en temps de crise, on casse systématiquement ces murs. Donc j’attends qu’on les reconstruise.

La population pénale a enfin baissé sous les effets combinés de la baisse de la délinquance et des ordonnances facilitant la libération anticipée. Certains réclament désormais une loi d’amnistie et de grâce afin d’accompagner cette « déflation carcérale ». Nicole Belloubet est contre…

Et bien moi, je suis totalement pour ! Je me souviens de Mitterrand. Son amnistie générale était une soupape de sûreté dans les prisons. Prenez les gens qui n’ont plus que six mois de détention à faire. Pourquoi les garde-t-on ? Que vont apporter ces six mois de plus ? Ça suffit ! Cela fait des années que l’on dit qu’il faut accompagner les sorties pour prévenir la récidive. Pas qu’il faut incarcérer à tout va.

La ministre refuse sous prétexte que chaque peine, chaque situation est individualisée. Et ne doit donc pas faire l’objet d’une mesure collective…

Bien entendu, la personnalisation de la peine est quelque chose d’important. Mais dans une situation massive, il faut prendre des mesures collectives. Et puis il faut des moyens. C’est bien beau de vanter les effets des mesures alternatives à l’enfermement. Mais il faut les financer. La contrainte pénale voulue par Christiane Taubira était très bien mais cela n’a pas marché du tout !

Les procès doivent reprendre à un rythme plus soutenu à partir de lundi avec le respect des distances sociales, des masques de protection et des mesures particulières. Cela vous inquiète ?

Je ne suis pas inquiet. Mais je serai vigilant. La vérité, c’est qu’on ne peut pas rester sans justice. Mais il faut qu’elle s’applique dans des conditions satisfaisantes.

La Chancellerie réfléchit également à utiliser les cours criminelles sans jurés et qui font l’objet d’expérimentations locales pour examiner des affaires relevant pourtant des cours d’assises. Vous vous y attendiez ?

Je me suis disputé avec Nicole Belloubet à ce sujet. Je ne suis pas d’accord. Les jurés populaires, c’est une conquête révolutionnaire ! Une conquête de la démocratie ! Je lui avais dit : ‘’A la première occasion, vous allez généraliser ces cours sans jurés...’’ Je constate qu’elle saute sur l’occasion.

Le coronavirus va peut-être s’arrêter un jour. Et ce jour-là, il n’y aura peut-être plus de jurés pour rendre la justice au nom du peuple français. Cela a l’air d’un gage de modernité. Alors, je suis sans doute un peu vieux jeu. Mais je préfère les acquis de la démocratie.

Une étude du Conseil national des barreaux estime à 27.000 le nombre d’avocats qui pourraient renoncer à ce métier en raison de la crise. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Je n’ai pas les chiffres du Conseil. Mais, hélas, je crains que cela ne soit vrai. J’avais un jeune collaborateur qui a créé son cabinet le 1er mars. C’est terrible. Vous imaginez. Je pense que le gouvernement devrait aussi penser à cette profession d’avocats. Mais ce n’est pas dans les habitudes.

Regardez sur le mouvement des retraites. Ils ont protesté. Ils ont jeté leurs robes par terre. Je suis trop vieux pour aimer cela. Mais je le comprends. Et cela n’a rien fait ! Personne ne les a écoutés ! Les politiques se disent que ce n’est ‘’que’’ 60.000 personnes. Qu’elles n’ont pas bonne réputation. Et donc qu’on peut les laisser tomber…

Mais c’est grave. Il faut imaginer un monde dans lequel on supprime les jurés populaires et où on a moins d’avocats. Comment les gens seront défendus demain ? Il faut bien réfléchir au monde que l’on souhaite, avec et sans le coronavirus.