Coronavirus en prison : « A trois dans une cellule de 9m², comment respecter les gestes barrières ? »

REPORTAGE « 20 Minutes » a passé ce jeudi à la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Paris qui examine les demandes de mise en liberté des détenus inquiets de la propagation du coronavirus

Vincent Vantighem

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A la maison d'arrêt de Fresnes.
A la maison d'arrêt de Fresnes. — Philippe LOPEZ / AFP
  • Chaque jour, une cinquantaine de détenus franciliens réclament leur remise en liberté en raison de l’épidémie de coronavirus.
  • Pour examiner leurs demandes, la cour d’appel de Paris a été obligée d’ouvrir une deuxième audience.
  • « 20 Minutes » s’y est rendu ce jeudi matin? alors que le dernier bilan fait état de 112 détenus confinés car suspectés d’être atteints par le virus.

A la cour d’appel de Paris,

Trompe l’ennui… Sur la feuille blanche, les petits bâtons alignés forment une figure géométrique. A l’entrée de la cour d’appel de Paris, au niveau des portiques de sécurité, il y a si peu d’activité que les trois agents ont entrepris de compter scrupuleusement les rares visiteurs. Baignés d’une douce lumière, les couloirs du vieux palais de justice qui s’offrent ensuite à eux sont déserts. Seules les directives pour lutter contre l’épidémie de coronavirus scotchées aux murs tiennent compagnie aux portraits des illustres avocats :  Maurice Garçon.  Vincent de Moro-Giafferri…

Les couloirs déserts de la cour d'appel de Paris en pleine pandémie de coronavirus.
Les couloirs déserts de la cour d'appel de Paris en pleine pandémie de coronavirus. - V. VANTIGHEM

Mais l’image est trompeuse. Et leurs descendants ne sont pas loin. Au fond du bâtiment sur la gauche, la galerie de l’instruction fourmille de robes noires. C’est à cet endroit qu’elles viennent réclamer la remise en liberté de leurs clients détenus. Depuis le début de l’épidémie de Covid-19, la chambre de l’instruction n’a jamais eu autant de travail. Le nombre de saisines a été multiplié par trois. Pour examiner une quarantaine de dossiers chaque jour émanant des prisons de la région parisienne, la cour d’appel a même décidé d’ouvrir une deuxième salle d’audience.

« Il dispose de 0,7 m² d’espace personnel dans sa geôle… »

Ce jeudi matin, les juges sont des femmes. Elles sont trois, salle Maurice Rolland, à écouter les doléances. Les règles de distanciation sociale sont rappelées à chaque nouvel entrant. Et les flacons de gel hydroalcoolique avoisinent les piles de dossiers en équilibre instable. Celui de Monsieur C. est sur le dessus. Accusé d’avoir violé une jeune femme, il attend, depuis novembre 2017, son procès depuis la maison d’arrêt de Fleury-Merogis (Essonne).

« C’est un temps particulier pour nous tous, attaque Arnaud Guillaume, son avocat. Un temps d’angoisse… Mon client est dans une cellule de 9m² avec deux autres détenus. A trois dans 9m², comment respecter les gestes barrières ? Il dispose de 0,7m² d’espace personnel dans sa geôle ! » Monsieur C. a déjà essuyé un refus d’un juge des libertés et de la détention (JLD). Si son avocat est là, ce jeudi, c’est parce qu’il espère désormais convaincre la cour d’appel de le sortir de cellule. Mais l’avocate générale est tranchante. Elle rappelle que l’homme porte huit mentions à son casier judiciaire dont deux pour agressions sexuelles, laissant planer peu d’espoir. La décision est mise en délibéré.

« Toutes les maladies qui traînent là où je suis »

Perturbé par l’affluence dans le couloir et les risques de contamination, l’huissier farfouille dans ses notes avant d’annoncer le deuxième dossier. Monsieur T, né en 1995, s’avance dans le box, un masque posé sur son épaisse barbe. Lui a déjà obtenu sa remise en liberté auprès d’un JLD mais le parquet a fait appel. Un coup de gel sur les mains et l’une des conseillères rappelle l’histoire. « Trafic de stupéfiants. » , « go fast.» , « 18,142 kilos de résine de cannabis saisis dans la vallée du Rhône »… Pour l’avocate générale, il y a un risque de « renouvellement des faits » s’il sort de prison avant son procès. Sweat-shirt gris sur le dos, le prévenu plaide sa cause lui-même d’une voix fatiguée, sans réellement parvenir à finir ses phrases : « Ma détention est particulièrement difficile… Surtout en ce moment avec ce qu’il se passe… Toutes les maladies qui traînent là où je suis… Tout ça… »

La présidente écoute un couplet qu’elle connaît par cœur. Cela fait un mois qu’on lui récite tous les jours. Au début, la magistrate et ses collègues n’avaient rien. Ni gel, ni masque. « Et l’eau avait été coupée en raison d’une fuite ! », s’exclame même une conseillère. Aujourd’hui, elles ont tout ce qu’il faut à disposition. Y compris des magnifiques masques et charlottes leur donnant un look oscillant entre la cantinière et l’apiculteur. Et qu’elles décident d’ailleurs de ne pas porter…

« De l’eau de javel en guise de gel hydroalcoolique »

Gabriel Duménil joue donc la carte de la défense de rupture. « J’ai l’impression que l’excuse de l’épidémie, on vous la sert tout le temps ? », débute l’avocat. « Oh oui ! Épargnez-nous… », supplie la présidente. « Oui mais c’est un sujet sérieux… », balance-t-il intelligemment. Renvoyé aux assises pour 35 viols et agressions sexuelles qu’il nie, son client n’a pas peur du Covid-19. Mais il aimerait bien pouvoir préparer son procès, prévu en septembre, normalement. « Le dossier ne lui a pas été transmis. Et je n’ai plus le droit d’aller le voir, plaide donc son conseil. Comment voulez-vous faire ? La dernière fois que je l’ai vu, c’était le 17 mars. On lui donnait de l’eau de javel en guise de gel hydroalcoolique ! » La décision est mise en délibéré.

« Bon allez, on y va… », poursuit la magistrate qui pousse l’avocat dehors pour ne pas finir comme certains soirs après 23 heures, en raison de l’affluence. Ce n’est pas gagné. Daté du 21 avril, le dernier bilan fourni à 20 Minutes par l’administration pénitentiaire fait état de 112 détenus confinés dans des cellules car suspectés d’être atteints par le coronavirus et de 312 agents pénitentiaires placés en quatorzaine. Pour éviter que le virus ne se propage, Nicole Belloubet, la ministre de la Justice, a signé des ordonnances qui ont permis de faire baisser la population pénale de 10.000 prisonniers en un mois. Mais ils sont encore bien trop nombreux pour bénéficier d’une cellule individuelle comme la loi le prévoit pourtant depuis … 1875. Aucun risque de chômage partiel pour les magistrats de la chambre de l’instruction.