Coronavirus : « Ça vous fait rire de cracher sur les policiers ? » Au tribunal de Paris, les comparutions immédiates à l'heure du confinement

COMPTE-RENDU D'AUDIENCE « 20 Minutes » a assisté aux rares comparutions immédiates au tribunal de Paris qui jugeait, ce mercredi, des sans-abri et des jeunes ayant violé les règles du confinement.

Vincent Vantighem

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Paris, le 15 avril 2020. Le palais de justice de Paris est désert depuis la mise en place du confinement.
Paris, le 15 avril 2020. Le palais de justice de Paris est désert depuis la mise en place du confinement. — V. VANTIGHEM
  • Le tribunal judiciaire de Paris fonctionne au ralenti depuis la mise en place du confinement.
  • Dans des conditions très strictes, seules les comparutions immédiates et les dossiers urgents sont jugés.
  • « 20 Minutes » a assisté à une session d’audience où des sans-abri et des jeunes ayant violé le confinement ont été jugés et condamnés.

Au tribunal judiciaire de Paris,

Marcel remonte encore son masque sur son nez. Mais il tombe inévitablement. « Vous savez madame la juge, ce n’est pas simple en ce moment… » A la rue depuis plusieurs années, cet homme né en 1975 a été l’un des rares à être jugé, mercredi, en comparution immédiate dans un tribunal judiciaire de Paris rendu fantomatique par le confinement. Au milieu de couloirs déserts, la salle 2.05 est la seule à s’animer un peu. Habituellement, une trentaine de dossiers sont examinés chaque jour selon ce type de procédure. Une quinzaine en période de vacances. Mais ce mercredi, il n’y en a que six : des jeunes qui ont violé les règles du confinement et des sans-abri arrêtés pour vol.

Comme Marcel, donc, qui a piqué une bouteille d’alcool à travers la vitre brisée d’un bar. Ou Diaguily qui a vu plus grand en embarquant sept bouteilles dans un café du 1er arrondissement de Paris. « Du champagne, du cognac et du Cointreau », liste la présidente. « C’était des alcools que j’avais jamais goûtés. J’aurais bien aimé… C’était des belles bouteilles… », admet aisément le sans-abri qui résume, avec ses mots, les soucis du confinement. « La situation est particulière… Il n’y a plus personne dehors. On n’a rien. Depuis une semaine, on me donne un ticket de cinq euros par jour. Cinq euros, c’est un [sandwich] grec ! Un grec par jour, c’est tout ! » La procureur reconnaît être « démunie » devant ce type de dossiers. Les condamnations tombent en fin de journée : six mois de prison avec sursis à l’encontre du premier, deux mois ferme sans mandat de dépôt pour le second.

Les policiers vont devoir rester confinés 14 jours…

Yacoubou et Toudo, eux, n’ont rien volé. Ils se débattent avec le film plastique qui a été posé tout autour du box pour éviter que des projections de salive et de coronavirus n’atteignent les rares présents dans le prétoire. Âgé de 27 ans, Yacoubou est justement renvoyé pour avoir craché sur quatre policiers en se disant atteint par le Covid-19, alors qu’ivre, il venait de fracturer son ancien lycée. « Comment j’aurais pu cracher sur quatre personnes en même temps, hein ?, plaide-t-il. Sur un seul peut-être. Mais quatre ? »

Avocate des policiers, Laure Karam n’a pas la patience. « Je me demande si cette personne est d’une stupidité abyssale ou d’une méchanceté profonde, attaque-t-elle. On est sur un virus qui a tué des dizaines de milliers de personnes. On parle de fonctionnaires qui n’ont pas de moyen de protection. De policiers qui vont donc devoir rester confinés 14 jours à cause de ça. Ça vous faire rire de cracher sur les policiers ? » Le prévenu semble comprendre. Il abandonne sa défense bancale. Et s’excuse.

Mais la présidente pose la seule question qui vaille : « Qu’est-ce que vous faisiez loin de chez vous en période de confinement ? » Réponse : « J’étais bourré. Je me baladais au canal de l’Ourcq... Je sais pas, moi ! Je suis resté confiné chez moi 20 jours. 20 jours ! »

« J’allais juste à l’épicerie… »

Toudo, lui, n’a pas compté. Démarche adolescente, c’est en claquettes que le jeune de 19 ans fait son entrée dans le box. « J’allais juste à l’épicerie et les policiers me sont tombés dessus ! » Le problème, c’est que c’est déjà la quatrième fois qu’il se fait arrêter pour ne pas avoir respecté les règles du confinement depuis le 24 mars. « Non, non, non… C’est faux, assure-t-il. Ce sont des autres qui se sont fait passer pour moi ! » La présidente prend sa voix douce pour tenter un peu de pédagogie. Rappelle l’importance des gestes barrière et de la distanciation sociale. Dans le prétoire, des petites affiches collées sur les bancs indiquent justement qu’il faut maintenir une distance d’un mètre entre chaque personne. Mais la salle est vide.

Des mesures de distanciation sociale sont demandées au palais de justice de Paris.
Des mesures de distanciation sociale sont demandées au palais de justice de Paris. - V. VANTIGHEM

A l’exception des magistrats et des avocats donc. Mais seuls ces derniers portent des masques. « Nous en avons à disposition mais nous n’en portons pas. C’est un choix personnel », précise la présidente. A l’inverse, l’ordre des avocats fait signer une charte à chacun de ses membres dans laquelle il s’engage à porter des protections et à laisser passer 14 jours entre deux audiences pour éviter de propager le virus.

« Cela permet également un roulement entre nous, explique Caroline Girard qui défend, notamment, Toudo. Mais je ne vais pas porter le masque pour plaider quand même… » Pas besoin de ça. Pointant du doigt deux vices de forme, elle parvient à obtenir la relaxe de Toudo pour la violation des règles de confinement. Il écope de 70 heures de travaux d’intérêt général pour avoir insulté les policiers.

Yacoubu, lui, est condamné à quatre mois de prison avec sursis et à verser 400 euros de dommages et intérêts à chaque policier sur lesquels il a craché. Chacun repart dans son coin en se saluant sans se toucher et en se passant les documents du bout des doigts. « Il paraît qu’il faut que j’enferme ma robe dans un sac étanche pendant 24 heures », conclut l’avocate Caroline Girard. Aucun problème. De toute façon, elle s’est engagée à ne pas plaider avant 14 jours.