Coronavirus : Comment Nicole Belloubet a changé de doctrine sur la libération des détenus

PRISONS Nicole Belloubet va signer des ordonnances permettant la libération de détenus en fin de peine, une semaine après avoir annoncé qu’elle n’était pas du tout « dans cette optique »

Vincent Vantighem

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Fresnes, le 17 octobre 2018. Un détenu de 74 ans est mort des suites du coronavirus à la prison de Fresnes.
Fresnes, le 17 octobre 2018. Un détenu de 74 ans est mort des suites du coronavirus à la prison de Fresnes. — Philippe LOPEZ / AFP
  • Mardi dernier, dans les colonnes de « 20 Minutes », Nicole Belloubet indiquait qu’elle n’était pas « dans l’optique » de libérer des détenus en raison du risque de propagation du coronavirus.
  • Mercredi, elle doit pourtant présenter en Conseil des ministres des ordonnances assouplissant les conditions de libération anticipée en raison de la situation sanitaire.
  • En l’espace de cinq jours, le nombre de détenus et de personnels pénitentiaires susceptibles d’avoir été contaminés a augmenté de près de 500 %.

C’était il y a une semaine tout pile. C’était un autre temps… Interrogée par 20 Minutes mardi dernier, Nicole Belloubet, la ministre de la Justice, indiquait qu’elle n’était « pas du tout dans l’optique » de permettre la libération des détenus les moins dangereux afin de limiter le risque de propagation du coronavirus dans les 188 établissements pénitentiaires français.

Virage à 180 degrés. Mercredi, elle va présenter en Conseil des ministres une série d’ordonnances assouplissant les conditions de libération anticipée et d’octroi de crédits de réductions de peines en raison de la situation sanitaire. Elles devraient être publiées dès jeudi au Journal Officiel. Il faut dire que, depuis, le Covid-19 a commencé à se répandre derrière les barreaux, comme tout le monde le redoutait.

De 157 malades au 18 mars (6 cas positifs confirmés et 151 suspects), le compteur est passé, lundi, à… 920 cas (16 cas positifs parmi le personnel pénitentiaire, 6 parmi les détenus dont un décédé et 899 suspects). Soit une augmentation de 486 % en cinq jours, selon les informations recueillies par 20 Minutes auprès de plusieurs sources concordantes.

Environ 5.000 détenus pourraient profiter de la mesure

Lundi soir, Nicole Belloubet a donc expliqué lors d’une réunion avec les syndicats, qu’elle allait lâcher du lest. Dans les faits, les détenus qui devaient sortir dans les prochains mois pourront quitter les prisons plus vite. Et ceux qui se tiennent à carreau pourront bénéficier de crédits de réduction de peine supplémentaires. Un bon moyen de contenir les mutineries qui se multiplient un peu partout depuis l’annonce de la suspension des parloirs familiaux pour éviter les contaminations.

La Chancellerie n’a pas fait d’étude précise. Mais la mesure est susceptible d’entraîner la libération d’environ 5.000 prisonniers condamnés pour des délits mineurs (sont notamment exclues les personnes condamnées dans des affaires de mœurs, criminelles ou terroristes…) « C’est un premier pas, se réjouit Christopher Dorangeville, secrétaire général de la CGT Pénitentiaire. On était tout de même à 61.000 places pour 70.000 détenus. »

Les 100.000 masques promis tardent à arriver

Difficile dans ces conditions de maintenir un cordon sanitaire autour de chaque cas suspect. La doctrine est d’isoler dans une cellule le moindre détenu qui présente des symptômes et de protéger les personnels pénitentiaires. Mais dans les faits, c’est beaucoup plus compliqué. Les 100.000 masques promis par le ministère mardi dernier sont seulement en cours d’acheminement vers les prisons. « Pour l’instant, on demande aux surveillants de ne porter un masque que face aux cas suspects, se désole le responsable syndical. Et donc, les détenus ont peur d’attraper le virus à chaque fois qu’un maton s’approche. »

Et ils s’énervent facilement. « Avec la suspension des parloirs, Nicole Belloubet avait annoncé un crédit de 40 euros aux prisonniers les plus pauvres pour maintenir le contact avec les familles. Mais ce n’est pas encore mis en place », critique Lydia Trouvé du Syndicat pour la protection et le respect des prisonniers. Elle-même n’a aucune nouvelle de son fils incarcéré. « Certains ont été transférés après les premières mutineries. Et les familles ne savent pas où… »

Les prochains jours pourraient se révéler déterminants pour éviter que la France ne connaisse la même situation qu’en Italie où dix détenus sont morts lors d’échauffourées. Pour éviter cela, la garde des Sceaux participe tous les soirs à une réunion en visioconférence avec les responsables de l’administration pénitentiaire. Un bon moyen de se tenir informé et, le cas échéant, de revenir sur ses grands principes. « Je n’ai pas peur », nous avait-elle confié… il y a une semaine.