Coronavirus : Les autorités redoutent une flambée de violences conjugales due au confinement

JUSTICE Militants associatifs et responsables politiques craignent que le confinement dû à l’épidémie de coronavirus entraîne une hausse des violences intrafamiliales

Vincent Vantighem, avec Thibaut Chevillard

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Lors de la manifestation féministe "Nous toutes" à Paris, le 24 novembre 2018.
Lors de la manifestation féministe "Nous toutes" à Paris, le 24 novembre 2018. — AFP
  • Emmanuel Macron a annoncé le confinement des Français, en raison de la propagation de l’épidémie de coronavirus.
  • Les associations féministes redoutent que cela n’entraîne une hausse des violences contre les femmes.
  • Le gouvernement a prévu des modalités afin que les plaintes des femmes soient traitées en priorité.

La scène s’est déroulée, ce mardi matin, dans un centre d’hébergement pour femmes battues, à Paris. Accueillie depuis quelques semaines après avoir été la cible de « violences extrêmes » au sein de sa famille, une femme fait ses valises à la hâte. « Je ne peux pas rester. Je ne vais pas tenir, lâche-t-elle. Autant rentrer chez moi… » Dans l’embrasure de la porte, Marie Cervetti est impuissante. « Que voulez-vous que je lui dise ?, raconte la directrice de l’association Une femme, un toit. Nous n’avons pas de masques, peu de gel hydroalcoolique. Et les filles, souvent très jeunes, sont enfermées à deux dans des chambres de 23 m²… »

Le confinement instauré en raison de l’épidémie de coronavirus fait craindre aux militantes associatives et aux responsables politiques une flambée des violences intrafamiliales et conjugales dans les prochaines semaines. « Nous savons très bien que la situation va entraîner de l’angoisse, qui est un facteur aggravant des violences conjugales », confirme Marlène Schiappa, la secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, auprès de 20 Minutes.

« Prétexter un jogging pour fuir le domicile… »

Les premiers signes sont en effet inquiétants, alors que le confinement ne fait que débuter. « Ces derniers jours, plusieurs femmes ont reçu des textos de leur agresseur leur disant : "Reviens avec moi… Tu ne vas pas rester confinée toute seule…", témoigne Marie Cervetti. Et elles hésitent car elles ont aussi peur du virus… » Une situation terrible lorsque l’on mesure l’énergie qu’il leur a fallu déployer pour quitter leur conjoint violent.

D’ailleurs, la situation refroidit celles qui s’apprêtaient justement à partir, si l’on en croit l’avocate Isabelle Steyer. « Certaines victimes m’envoient des SMS en cachette car elles ne peuvent pas m’appeler, étant surveillées par leurs compagnons… » Toujours par message, l’avocate en est réduite à donner des solutions qui relèvent du système D. « Je leur conseille de prétexter un jogging ou une course à la pharmacie pour s’en aller… » Pas idéal de se retrouver à la rue en tenue de sport. Mais, comme le dit Marlène Schiappa : « On est mieux n’importe où qu’avec un conjoint violent… »

Les violences conjugales font partie des urgences à traiter, selon Belloubet

Sauf que les centres d’hébergement sont, pour la plupart, déjà saturés. Les femmes le savent. Les autorités aussi. Elles ont donc fait passer le message aux forces de l’ordre de ne pas abandonner la lutte contre les violences sexistes en raison de l’épidémie de Covid-19. Dans une note interne que 20 Minutes s’est procurée, le directeur des policiers parisiens demande à ces derniers d’apporter une « attention spécifique » aux personnes susceptibles d’être victimes de violences intrafamiliales, au même titre qu’aux personnes vulnérables et aux commerces demeurant ouverts.

Comme toutes les institutions, les tribunaux tournent au ralenti. Le procès fleuve du scandale du Médiator a été renvoyé. Celui des attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher pourrait connaître le même sort. Mais pas les audiences dédiées aux violences conjugales. « Les comparutions immédiates et les ordonnances d’éloignement des conjoints violents font partie des procédures d’urgence, explique Nicole Belloubet, la ministre de la Justice, à 20 Minutes. J’ai clairement expliqué aux juridictions qu’il fallait répondre à ces urgences. » Le parquet de Paris confirme qu’il s’agit d’une « priorité » même si aucun cas ne s’était encore présenté, ce mercredi à la mi-journée.

Taper sur les murs pour alerter les voisins

Mais il va y en avoir, se désespèrent déjà toutes les féministes. A l’image d’Ernestine Ronai, infatigable militante pour les droits des femmes en Seine-Saint-Denis depuis les années 1960 : « Les femmes vont être enfermées avec leurs agresseurs. Mais il faut qu’elles se disent que leurs voisins sont forcément présents. Elles doivent crier, taper sur les murs, sur le sol, conseille-t-elle. Charge ensuite aux témoins auditifs d’appeler le 17 ! »

Confiné lui aussi, le collectif Les Colleuses, qui dénonce les féminicides, a, de son côté, réclamé le renforcement d’un autre numéro : le 39 19 qui offre une écoute et un accompagnement aux femmes en difficulté. C’est prévu, selon Marlène Schiappa : « J’ai une visioconférence avec les responsables du 39 19 ce mercredi après-midi afin d’aménager le service. Pour l’instant, les horaires d’écoute ont été restreints. Mais nous allons voir comment procéder, notamment en réfléchissant à fournir plus de matériel. »

Pour Ernestine Ronai, l’urgence est aussi de changer d’état d’esprit. « On a pris l’habitude de dire qu’il faut croire les femmes se disant victimes de violences. En ce moment, il faut encore plus les croire ! »

17 : Numéro d’urgence de la police et de la gendarmerie.

39 19 : Numéro d’écoute et d’accompagnement

Signalements également possible sur https://arretonslesviolences.gouv.fr