Coronavirus : « Certains vont ressentir une impression de vide », selon le psychiatre Christian Navarre

INTERVIEW Le psychiatre Christian Navarre analyse les effets psychologiques que pourraient causer les mesures de restriction des activités sociales pour freiner l’épidémie de coronavirus

Propos recueillis par Delphine Bancaud

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Christian Navarre, psychiatre.
Christian Navarre, psychiatre. — D.Bancaud/20minutes
  • La France a décrété le stade 3 de l’épidémie ce dimanche. Tous les magasins non essentiels « à la vie du pays » sont fermés depuis ce samedi minuit, comme les restaurants, les discothèques, les cafés.
  • Le gouvernement a aussi demandé de limiter les réunions amicales et familiales. Et à partir de ce lundi, les crèches, les établissements scolaires et universitaires seront fermés.
  • Le psychiatre normand Christian Navarre*, spécialiste des traumatismes liés aux catastrophes, explique à 20 Minutes les conséquences psychologiques que va entraîner cette nouvelle donne.

Commerces non indispensables qui tirent leur rideau, crèches et établissements scolaires fermés, forte incitation à télétravailler et à limiter ses déplacements au maximum : la France va devoir faire face aux restrictions et fermetures décidées ce week-end par le gouvernement pour tenter d’enrayer l’épidémie de coronavirus.

Avec un doublement du nombre de cas en 72 heures, portant le total des personnes contaminées à 4.500, 91 décès et plus de 300 cas graves en réanimation, le pays est entré au stade 3 de l’épidémie. Un isolement et un changement d’habitudes auxquels les Français vont devoir s’acclimater. Le psychiatre Christian Navarre*, spécialiste des traumatismes liés aux catastrophes, explique à 20 Minutes les conséquences psychologiques que va entraîner cette nouvelle donne.

Ce week-end, beaucoup de Français vivaient « normalement », même après les annonces d’Emmanuel Macron, comment l’expliquez-vous ?

C’est un phénomène de déni classique. Certains se disaient « je vais bien » et avaient une impression de toute-puissance par rapport au virus. Par ailleurs, comme les médias ont beaucoup parlé du coronavirus en disant que ses effets étaient comparables à celui d’une grippe, beaucoup de gens en ont minimisé le danger. Enfin, certains discours complotistes remettent toujours en cause les décisions des politiques, même en période de crise.

Que se passe-t-il dans la tête des Français qui voient leur vie quotidienne totalement bouleversée en raison de cette crise sanitaire ?

Cette situation est déstabilisante, car l’épidémie progresse et les autorités sanitaires et politiques doivent adapter en permanence leurs recommandations. Et dans une société où les notions de liberté et de mobilité sont très valorisées, les mesures pour restreindre les déplacements et les réunions de personnes obligent les Français à revoir complètement leurs habitudes et à changer de paradigme. C’est une source de stress, d’autant qu’ils ne savent pas combien de temps cela va durer et doivent suspendre tous leurs projets jusqu’à nouvel ordre. Certains ne vont plus travailler, vont vivre dans un relatif huis clos avec leur famille… Ils vont ressentir par moments une impression de vide, de ville ou de quartier mort. Il leur faudra deux ou trois semaines pour s’habituer à la situation.

Cette impression de mettre notre vie sur pause nous renvoie-t-elle aussi à des questions plus métaphysiques ?

Oui, car cette crise fait effraction dans notre illusion d’invulnérabilité. Le coronavirus nous met face à notre fragilité d’être humain, nous fait prendre conscience de notre propre finitude, alors que la mort est refoulée dans notre société.

Cette restriction du champ social va-t-elle être plus douloureuse pour certaines catégories de population ?

Oui, pour les personnes âgées accueillies dans les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad), qui ne vont plus recevoir de visite. Mais aussi pour les gens qui habitent seuls ou pour ceux qui n’ont pas d’accès à Internet. Sans oublier les personnes claustrophobes. Par ailleurs, beaucoup de Français ont peur des conséquences économiques de cette crise et redoutent de perdre leur emploi. Ce qui peut engendrer une réelle angoisse.

Quelles seront les conséquences de cet isolement contraint pour la vie de famille ?

Cela va demander beaucoup d’efforts de part et d’autre. Car si les premiers jours, on aura tendance à être solidaire, car on est tous dans la même galère, plus la restriction des activités extérieures va durer, plus les risques de frictions sont importants. Des jeunes qui sortaient souvent vont se sentir infantilisés en restant à la maison. Et pour certains parents, le fait d’avoir leurs enfants au domicile 24 h/24 ne va pas être facile à gérer non plus. Ni le fait de devoir piloter la classe à distance pour leurs enfants.

Pour éviter les conflits au maximum, il faut établir des règles de vie comme dans une colocation : des rotations bien organisées dans la salle de bains, des tours de tâches ménagères, des temps de promenades… En évitant d’être trop longtemps dans la même pièce !

Sommes-nous inégaux face à l’ennui ?

Oui, car certaines personnes sont hyperactives. Elles vont devoir se créer de nouveaux rituels et se créer des activités : jouer à des jeux de société ou des jeux vidéo, regarder la télévision, téléphoner, dessiner, faire du sport ou de la couture… La méditation est aussi à recommander pendant cette période, car elle permet de s’éloigner de la réalité et d’apprendre à gérer son stress.

Comment les autorités peuvent-elles limiter les conséquences psychologiques de cette crise ?

En continuant à faire des points quotidiens sur la situation. Cela permet d’éviter les fake news et de mettre de la rationalité dans les discussions.

Quels sont, malgré tout, les effets positifs à attendre d’une telle expérience ?

Toutes les crises ont des effets bénéfiques. Des nouvelles solidarités peuvent se créer : au sein d’un immeuble, certains voisins vont par exemple s’entraider pour les courses, la garde d’enfants… Cela va aussi permettre à chacun de se retrouver face à soi-même, de revoir ses priorités. Et une fois cette crise passée, beaucoup d’entre nous vont vivre avec encore plus d’appétit qu’auparavant.

*Christian Navarre est l’auteur de Du traumatisme collectif à la catastrophe individuelle : Psychologie et comportements en situation de crises majeures, Philippe Duval éditions, 14,50 euros.