Procès Fillon : Dans un réquisitoire au vitriol, le parquet financier requiert cinq ans de prison contre François Fillon

DETOURNEMENT DE FONDS François Fillon est jugé depuis le 24 février devant le tribunal correctionnel de Paris pour « détournement de fonds publics » et « complicité d’abus de bien social »

Hélène Sergent

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François Fillon est poursuivi pour "détournement de fonds publics" et "abus de bien social".
François Fillon est poursuivi pour "détournement de fonds publics" et "abus de bien social". — AFP
  • L’ancien candidat de la droite à l’élection présidentielle encourt une peine maximale de dix ans de prison et un million d’euros d’amende.
  • François Fillon est jugé dans le cadre de l’affaire des emplois présumés de Penelope Fillon, pour lesquels l’épouse de l’ancien Premier ministre aurait perçu plus de 1 million d’euros entre 1998 et 2013.
  • Les magistrats du parquet national financier (PNF) ont requis à son encontre une peine de cinq ans de prison, dont deux ferme.

L’archive est cruelle. Pour lancer son réquisitoire, le vice-procureur financier Aurélien Létocart n’a pas eu à chercher bien loin. « ll y a injustice sociale entre ceux qui travaillent dur pour peu et ceux qui ne travaillent pas et reçoivent de l’argent public », déclarait François Fillon lors d’un déplacement à Poitiers en septembre 2012. A l’époque, l’ex-Premier ministre incarne dans le paysage politique le visage de la rigueur et de l’austérité. Alors, dans une salle comble et face à un public venu entendre la justice requérir à l’encontre du couple Fillon, cette citation lancée en préambule a fait son petit effet.

Au terme de deux semaines d’audience et de quatre heures d’une démonstration féroce et intraitable, le  parquet national financier a demandé au tribunal de condamner François Fillon à une peine de cinq ans de prison, dont deux ferme. Le tout assorti d’une amende de 375.000 euros et d’une peine de dix ans d’inéligibilité. Jugeant l’activité fournie par Penelope Fillon comme étant fictive lorsqu’elle était salariée de son mari puis de son suppléant, les deux magistrats du Parquet national financier (PNF) ont requis une peine de trois ans de prison avec sursis et 375.000 euros d’amende à l’égard de l’épouse du prévenu. Contre Marc Joulaud, fidèle parmi les fidèles et suppléant de Fillon, une peine de deux ans d’emprisonnement et 20.000 euros d’amende a été demandée.

Un « défi cognitif »

Point par point, Aurélien Létocart a pilonné les « incohérences » et « l’exagération » du couple visant à démontrer l’activité de Penelope Fillon comme collaboratrice parlementaire lors des différents mandats de son mari. Les nombreuses attestations fournies par les avocats de François et Penelope Fillon et l’examen minutieux des « preuves » censé démontrer cette activité ont elles aussi été balayés par l’accusation. « Même les très proches collaborateurs de François Fillon ont dû admettre que leurs relations de travail avec Madame Fillon se limitaient à quelques contacts mensuels. (…) Les témoignages se font sur des perceptions, des impressions et rarement sur des éléments tangibles », a avancé le vice-procureur.

Une stratégie de défense que le magistrat a qualifié de « défi cognitif » et d'« insulte au bon sens ». Saluant au passage une enquête de qualité, Aurélien Létocart a estimé que les prévenus avaient tout simplement été « dans l’incapacité de matérialiser l’activité de Penelope Fillon » malgré les « 9 perquisitions, 42 réquisitions, 15 transports des magistrats sur divers lieux et les 43 auditions de témoins ». Certes, Penelope Fillon a bel et bien eu une activité locale, sociale et associative au cours de sa vie mais rien ne permettant d’être véritablement rattaché à une activité de collaboratrice parlementaire, a pointé l’accusation. Et rien ne justifiant d’être rémunérée près d’un million d’euros au total entre 1998 et 2013, le tout sur des fonds publics.

« L’enquête et les débats ont démontré l’inconsistance des tâches effectuées par Penelope Fillon dans le cadre de ces contrats. Quel salarié n’est pas en mesure de décrire de façon circonstanciée le contenu de son travail ? (…) Quel salarié se désintéresse à ce point des conditions financières de son embauche ? », a interrogé le vice-procureur financier, faisant ainsi référence au contrat de travail prérempli par son mari en 2002 et signé sans sourciller par son suppléant Marc Joulaud.

Un « profond sentiment d’impunité »

Après les réquisitions de son confrère Bruno Nataf sur le volet de l’abus de bien social, Aurélien Létocart a brossé un portrait acerbe du principal prévenu, François Fillon. Car selon lui, l’élu a développé dès le début de sa vie politique une habitude de « captation d’argent public s’affranchissant des règles. » Une habitude et une « pratique délictueuse » qui a perduré et fut même systématisée par François Fillon, a martelé le magistrat. Pointant au passage le « profond sentiment d’impunité », le « cynisme » du principal prévenu « qui n’a pas hésité à faire de la probité sa marque de fabrique » et son « mépris du bien commun », les procureurs ont appelé le tribunal à prononcer une peine « exemplaire » et « dissuasive ».

Ils ont en revanche estimé que Penelope Fillon comme Marc Joulaud avaient été « pris en otage » par l’ex-candidat à l’élection présidentielle. Les peines réclamées à leur encontre sont donc plus faibles que celle demandée pour François Fillon. Le visage tourné vers le sol à l’énoncé des peines, les trois prévenus n’ont accordé aucun regard aux représentants du parquet. Aurélien Létocart, lui, a terminé son réquisitoire comme il l’avait entamé, en citant une phrase de François Fillon datée de 2014 : «La politique ça ne sert pas à se servir mais à améliorer le quotidien des gens». Cruelles archives.