Procès Fillon : Qui sont les protagonistes de l’affaire et que leur reproche la justice ?

« PENELOPE GATE » Le couple Fillon et l'ancien suppléant de l'ex-Premier ministre sont jugés à Paris à partir du 24 février

Hélène Sergent

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Marc Joulaud, François et Penelope Fillon seront tous les trois jugés à partir du 24 février 2020 par le tribunal correctionnel de Paris.
Marc Joulaud, François et Penelope Fillon seront tous les trois jugés à partir du 24 février 2020 par le tribunal correctionnel de Paris. — P.Siccoli/J.Witt/Chamussy/SIPA
  • Le procès du couple Fillon et de l’ancien député de la Sarthe Marc Joulaud s’ouvre ce lundi devant le tribunal correctionnel de Paris.
  • Ils sont tous trois jugés dans le cadre de l’affaire des emplois présumés de Penelope Fillon, pour lesquels l'épouse de l'ancien Premier minitre aurait perçu plus de 1 million d’euros entre 1998 et 2013.
  • Renvoyé pour « abus de biens sociaux » et « détournement de fonds », François Fillon encourt une peine maximale de dix ans de prison et 1 million d’euros d’amende.

Trois années se sont écoulées depuis la publication de l’article « Pour Fillon, Pénélope est un bon filon » en une du Canard Enchaîné. Trois années au cours desquelles le candidat (LR) déchu à l’élection présidentielle de 2017 est resté dans l’ombre. La seule incursion dans le paysage médiatique de l’ex-Premier ministre ?  Une interview accordée le 30 janvier à France 2. Pour François Fillon, elle avait un objectif : préparer le terrain judiciaire en livrant « sa vérité » sur l’affaire dite du « Penelope Gate ». Une « vérité » qu’il aura loisir d’exposer dès ce lundi – sauf renvoi de la première journée d’audience en raison de la grève des avocats – devant le tribunal correctionnel de Paris chargé de le juger pour « détournement de fonds publics » et « abus de biens sociaux ».

A ses côtés, son épouse Penelope Fillon devra répondre des chefs de « complicité et recel de détournement de fonds publics » et « recel d’abus de bien sociaux ». Tout comme son suppléant et successeur à l’Assemblée nationale, Marc Joulaud, lui aussi poursuivi pour « détournement de fonds publics ». Pendant des mois, les enquêteurs chargés des investigations, se sont penchés sur ce trio. Que leur reprochent les magistrats ? Quelle est leur défense et que risquent-ils ? 20 Minutes ​fait le point avant trois semaines de procès.

François Fillon, l’homme au cœur du dossier

Francois Fillon lors de son intervention dans l'émission

L’ancien Premier ministre est le plus exposé dans ce dossier. Elu dès 1981 dans la 4e circonscription de la Sarthe, François Fillon n’avait – jusqu’à la déflagration et sa chute précipitée par l’affaire – jamais quitté la vie politique française. Député, président du conseil général de la Sarthe, ministre de l’Enseignement supérieur, ministre des Affaires sociales, sénateur, Premier ministre ou encore candidat de la droite à l’élection présidentielle : il a arpenté, pendant 35 ans, les arcanes du pouvoir.

  • Que lui est-il reproché ?

François Fillon est jugé pour plusieurs faits. La justice lui reproche d’avoir employé et rémunéré son épouse comme « collaboratrice parlementaire » à temps plein sous sa mandature puis sous celle de son suppléant pour un salaire total estimé à 1 million d’euros versés entre 1998 et 2013. Un travail présumé fictif. Les magistrats lui reprochent aussi de ne pas avoir déclaré un prêt de 50.000 euros accordé généreusement par son ami Marc Ladreit de Lacharrière, propriétaire de la Revue des Deux Mondes et employeur, lui aussi, de Penelope Fillon à la demande son mari. Pour l’abus de bien social dans le volet relatif à La Revue des Deux Mondes, François Fillon encourt une peine maximale de cinq ans d’emprisonnement et de 375.000 euros d’amende. Pour le détournement de fonds publics, il risque une peine maximale de dix ans de prison et de 1 million d’euros d’amende. L’Assemblée nationale, partie civile au procès, réclamera de son côté un total de 1,08 million d'euros aux trois prévenus.

  • Quelle est sa ligne de défense ?

François Fillon assure que sa femme Penelope a bel et bien occupé et effectué son travail d’assistante parlementaire. Cultivant « la discrétion » et favorisant « l’oralité », l’épouse de l’ex-candidat LR était selon lui son « relais local » dans la Sarthe. S’appuyant sur plus de 500 documents versés à l’instruction censés prouver l’activité réelle de sa femme entre 1998 et 2007 puis entre 2012 et 2013, François Fillon compte aussi sur les témoignages de certains de ses proches. Cinq de ses anciens collaborateurs à l’Assemblée nationale ont, selon lui, apporté les preuves de l’omniprésence et du rôle indispensable de sa femme dans l’exercice de ses mandats.

  • Que dit l’instruction ?

Les juges qui ont décidé de renvoyer François Fillon devant le tribunal mettent très fortement en doute les éléments apportés par l’ancien Premier ministre. « Destinés à faire masse, pour convaincre de la réalité du travail de collaborateur parlementaire de Penelope Fillon, ces documents ne démontraient rien, ou confirmaient l’abus de langage consistant à qualifier de "travail" (…) la plus anodine de ses activités », écrivent-ils. Quant à « l’omission » de déclarer le prêt contracté auprès de son ami, les juges estiment qu’il « semblerait plutôt qu’il ait préféré dissimuler (…) le bénéfice d’un prêt dans des conditions très favorables ».

Penelope Fillon, « Penny », l’épouse discrète

De l’avis de ses amis, des collaborateurs de son époux et de son propre aveu, Penelope Clarke, devenue Penelope Fillon en juin 1980, est une femme « discrète », « timide » et « réservée ». Née au pays de Galles, cette mère de cinq enfants passionnée de littérature était – jusqu’à ce 25 janvier 2017 – peu connue du grand public.

Penelope Fillon est renvoyée avec son mari devant le tribunal correctionnel de Paris pour l affaire des emplois présumés fictifs.
  • Que lui est-il reproché ?

Personnage central de l’enquête, Penelope Clarke est jugée pour « complicité de détournement de fonds publics » et « abus de bien sociaux ». D’abord employée par son mari député pour des « missions ponctuelles », elle est engagée à temps plein comme collaboratrice parlementaire dès 1998. A l’époque, elle perçoit jusqu’à 20.000 francs (3.048 euros) par mois. Salariée lors du dernier mandat de son époux entre 2012 et 2013, elle perçoit, ces années-là, 3.450 euros net par mois. Mais les documents permettant de démontrer une « activité réelle » manquent, selon la justice.

Dépourvue de bureau à l’Assemblée, de badge d’accès ou même d’adresse email, elle échangeait avec les autres assistants de François Fillon à quelques occasions, sur la gestion de son agenda ou pour faciliter des demandes ponctuelles d’administrés. Puis, « lassée par la politique », elle sollicite son mari en 2012 pour trouver une nouvelle « activité ». Mise en relation avec Marc Ladreit de Lacharrière, propriétaire de la Revue des Deux Mondes, elle signe cette même année un contrat de « conseillère littéraire » pour 3.900 euros net par mois. En un an, seules deux de ses fiches de lecture seront publiées. Faute d’activité, elle finira par rompre son contrat fin 2013.

  • Quelle est sa ligne de défense ?

Penelope Fillon a expliqué aux enquêteurs qu’elle avait commencé à travailler auprès de son mari de façon « plus structurée » à partir de 1998. Son rôle principal portait sur la gestion du courrier adressé à son mari et sur la rédaction de « points, fiches, mémos » pour préparer les interventions de François Fillon lors d’événements locaux. Il lui arrivait aussi de le « représenter » à sa place et de recevoir à leur domicile des administrés.

Les déclarations d’autres collaborateurs de l’ex-Premier ministre, démontrent, selon elle, son implication à ses côtés lors de ses différents mandats tout comme les 500 pages de documents fournis aux enquêteurs. Concernant la Revue des Deux Mondes, elle a dit « regretter » de ne pas avoir été suffisamment sollicitée mais justifie cette absence d’activité par des tensions internes entre le propriétaire du titre et son rédacteur en chef.

  • Que dit l’instruction ?

Dire que les magistrats chargés de l’instruction n’ont pas été convaincus par sa défense est un euphémisme. Dans leur ordonnance de renvoi devant le tribunal correctionnel, ils étrillent la version livrée par Penelope et François Fillon. « L’enquête a révélé que Penelope Fillon avait mené, à partir de 1981 (…) une vie de femme au foyer (…) Confrontés à l’absence d’éléments de preuve (…) Penelope et François Fillon, tout en faisant verser une masse de documents sans intérêt, ont développé la thèse d’une collaboration essentiellement orale, n’ayant donné lieu à la production d’aucun écrit et connue d’un tout petit cercle de proches », écrivent-ils en conclusion, taclant au passage une présentation des choses « pas très sérieuse » et des déclarations « invraisemblables ».

Marc Joulaud, le « timide » suppléant

Suppléant de François Fillon à l’Assemblée nationale entre 2002 et 2012, Marc Joulaud est l’actuel maire de Sablé-sur-Sarthe, fief de l’ancien candidat à l’élection présidentielle. Candidat aux  municipales de mars, ce fidèle du couple Fillon est décrit par ses co-prévenus et certains de ses collaborateurs comme « timide ». Agé aujourd’hui de 52 ans, Marc Joulaud a effectué toute sa carrière dans l’ombre de son « mentor ».

Marc Joulaud, député de la Sarthe doit comparaître à partir du 24 février 2020 devant le tribunal correctionnel de Paris.
  • Que lui est-il reproché ?

Marc Joulaud est renvoyé devant le tribunal pour « détournement de fonds publics ». Il encourt lui aussi une peine de dix ans de prison et 1 million d’euros d’amende. Succédant à François Fillon sur les bancs du Palais-Bourbon après sa nomination au gouvernement en 2002, l’ex-député de la Sarthe est soupçonné d’avoir employé Penelope Fillon pour des activités jugées « fictives ou surévaluées ». A l’époque, Marc Joulaud a seulement 34 ans lorsqu’il signe le contrat de travail intégralement prérempli de l’épouse de François Fillon. Ses autres collaborateurs, eux, ignoraient la fonction supposément occupée par Penelope Fillon lors de son mandat.

  • Quelle est sa ligne de défense ?

Face aux enquêteurs, Marc Joulaud a expliqué que Penelope Fillon l’avait aidé à s’implanter localement, à tisser des liens et, comme pour son époux, l’avait représenté lors de manifestations locales. Il a reconnu qu’il n’exerçait sur elle aucune autorité hiérarchique et évoquait avec le couple une « collaboration à trois nécessitant confiance et loyauté absolue ». Mieux rémunérée que lui lorsqu’il était député lorsqu’elle était son attachée parlementaire, Penelope Fillon était, selon Marc Joulaud, « la meilleure collaboratrice possible » pour « s’installer et grandir dans cette fonction ».

  • Que dit l’instruction ?

Là encore, les magistrats font une sévère analyse de la défense avancé par l’élu. Ils pointent les déclarations de Penelope Fillon, qui a reconnu elle-même qu’elle ne fournissait à Marc Joulaud ni notes, fiches ou revues de presse, qu’elle ne corrigeait pas ses discours, n’avait ni horaire de travail ni bureau. Les juges ont balayé l’argument consistant à mettre en avant le rôle de guide dans la vie politique sarthoise joué par Penelope Fillon et justifiant son embauche à ses côtés. « A supposer que Marc Joulaud ait été réellement handicapé par une timidité maladive, on voit mal comment Penelope Fillon, qui s’est décrite elle-même comme particulièrement réservée, aurait pu lui être d’un quelconque secours », note l’instruction.

Si, tout au long de l’instruction, ni le couple ni Marc Joulaud ne sont parvenus à lever les doutes des magistrats instructeurs, il leur reste désormais neuf journées pour tenter de convaincre celles et ceux chargés de les juger.