Attentat déjoué à Evreux : À son procès, la personnalité fragile de l’ex-militaire radicalisé au cœur des débats

COMPTE-RENDU Le procès d'Alain Feuillerat, ex-militaire de 37 ans, a ouvert ce mercredi après-midi devant le tribunal correctionnel de Paris

Hélène Sergent

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L'ex-militaire jugé ce 5 février avait été arrêté en 2017 à proximité d'une base militaire à Evreux, équipé de plusieurs armes et d'un texte de revendication.
L'ex-militaire jugé ce 5 février avait été arrêté en 2017 à proximité d'une base militaire à Evreux, équipé de plusieurs armes et d'un texte de revendication. — Philippe LOPEZ / AFP
  • Arrêté le 5 mai 2017 à proximité de la base aérienne d'Evreux, Alain Feuillerat est poursuivi pour « entreprise individuelle terroriste », « tentative d’introduction frauduleuse dans une enceinte militaire » et « port prohibé d’armes de catégorie C ». 
  • Quittant l’armée en 2013 après dix ans de service, il s’est converti et radicalisé après la mort soudaine de sa compagne en 2011. 
  • Si, dans le dossier, un premier expert n’a pas relevé de « troubles psychiques », il a décrit une « personnalité paranoïaque ». Une deuxième expertise a mis en garde sur sa dangerosité, soulignant sa « psychorigidité ».

Chemise blanche, pantalon noir, le cheveu brun clairsemé, Alain Feuillerat est un homme fragile. À 37 ans, cet ancien militaire, jugé ce mercredi devant la 16e chambre du tribunal correctionnel de Paris, semblait osciller sur un fil invisible à l’ouverture de son procès. Emu aux larmes, puis exalté l’instant d’après en évoquant « Allah, son seigneur » ou éructant contre ses voisins, ses collègues ou ses anciens patrons, tous des « menteurs » et des « hypocrites », le prévenu est apparu insaisissable.

Jugé pour avoir préparé une attaque contre la base aérienne d’Évreux en mai 2017 au nom de Daesh, il comparaissait détenu devant le tribunal correctionnel. Si aucune des expertises réalisées lors de sa détention n’a conclu à une « altération de son discernement », sa personnalité instable et son rapport mystique et radical à la religion musulmane interrogent. Dans quelle mesure son état psychologique a-t-il pu peser sur son projet d’attaque ? Une question difficile que les magistrats chargés de le juger devront prendre en compte.

2011, année de la rupture

Très tôt dans l’après-midi, les larmes sont montées. Sur son enfance, Alain Feuillerat, a d’abord tu les blessures. Au président, il dira simplement « qu’il n’y avait pas vraiment d’amour ». Aîné d’une fratrie de trois enfants, le prévenu est « mis dehors » par ses parents à sa majorité. S’ensuivent quelques années de galère, passées de colocation en chambre d’hôtel. Sur les conseils de son grand-père, il intègre l’armée et part à plusieurs reprises sur des terrains d’opération extérieures, au Liban, en Côte d’Ivoire ou en Guyane. Entre deux missions de surveillance autour du centre spatial de Kourou, Alain Feuillerat discute avec des jeunes femmes en ligne. Et tombe amoureux de l’une d’elles.

« Au début, on se voyait que par webcam, pendant quatre mois. Elle m’a attendu, ça m’a touché. On a tout de suite décidé de s’installer ensemble quand je suis rentré en métropole », raconte l’ex-brigadier. Deux années de bonheur suivront pour le couple. En 2011, tout s’arrête un matin. Alain Feuillerat raconte, le débit soudain devenu vif : « La veille, elle se plaignait de crampes au niveau des jambes. Quand le réveil a sonné, elle s’est levée, j’ai entendu un "boum !", elle était tombée, elle était en train de faire un arrêt cardiaque. » Dans le box, sa voix se brise. Victime en réalité d’une embolie pulmonaire, sa compagne sera enterrée en l’absence de son compagnon : « Son père ne m’a pas prévenu », murmure-t-il.

Un discours « délirant » et « mystique »

Rejeté par sa famille, l’homme trouve alors refuge dans la religion. Catholique d’abord – il se fait baptiser – puis musulmane après une lecture du Coran. Fraîchement converti, il emménage dans son appartement de Rouen une pièce entièrement dédiée à la prière. Sur sa boîte aux lettres, il inscrit en petits caractères et en arabe les mots « Allah Akbar ». Dieu se manifeste à lui « dans le cadre de rêves », explique-t-il devant le tribunal.

Devenu très prosélyte, il inquiète ses voisins, ses collègues, son employeur. En novembre 2015, trois jours après les attentats de Paris et Saint-Denis, une perquisition administrative est réalisée sur son lieu de travail. Quelques mois plus tard, il sera licencié. À l’audience, toujours très ancré dans une vision radicale de l’islam, Alain Feuillerat dénonce le « racisme » et les mensonges de ceux qui ont signalé son comportement. « C’est n’importe quoi ce qu’ils racontent, ils mentent, ce sont des hypocrites ! », s’énerve-t-il.

Quelques semaines après cette perquisition, l’ex-militaire décide, « parce qu’il l’a promis à Allah », de s’auto-circoncire à son domicile. Inquiet par l’évolution de sa cicatrisation, il se rend alors au CHU de Rouen pour une consultation en chirurgie puis en urologie. Un entretien avec une médecin interne en psychiatrie est réalisé en urgence. La praticienne note alors un « discours délirant mystique » et préconise une hospitalisation sans son consentement. Mais Feuillerat refuse et s’y oppose. À l’audience, il s’emporte : « Elle voulait me mettre en psychiatrie parce que je m’étais circoncis moi-même, mais c’est une pratique religieuse normale, y’a plein de gens qui le font à travers le monde ! »

Une hospitalisation en 2017

De plus en plus isolé après la perte de son emploi et visé par de nouvelles perquisitions et auditions en 2017, Alain Feuillerat décrit à l’audience cette période comme une « vraie persécution ». Le 5 mai, deux jours avant le second tour de l'élection présidentielle, il est arrêté au petit matin aux abords de la base militaire d’Evreux alors qu’il regagnait son véhicule, surveillé par les gendarmes. Les vêtements tachés de boue, il revêt des insignes de Daesh. À quelques mètres de là, les enquêteurs retrouveront un fusil à pompe, deux revolvers à poudre et trois couteaux de commando abandonnés dans un champ. Le grillage d’enceinte de la base a partiellement été découpé.

Interpellé puis mis en examen, il est placé en détention à la prison de Fresnes. Jamais, lors de la procédure, l’homme n’a voulu reconnaître de « troubles mentaux ». À la fin de l’année 2017 pourtant, Alain Feuillerat sera hospitalisé deux mois en psychiatrie puis placé à l’isolement avec surveillance accrue, notamment pour éviter un suicide.

Ses parents, eux, ont rompu tout contact avec lui. « Quand j’étais en prison, j’ai écrit de belles lettres à mes parents », a-t-il expliqué aux magistrats. En vain. En deux ans et demi, le prévenu recevra cette seule réponse : « Alain, nous voulons que tu cesses de nous écrire, pour nous tu ne fais plus partie de nos vies et ne voulons plus aucun contact avec toi (…) toute lettre qui arrivera dorénavant sera jetée sans être lue. J’espère que tu comprendras et ne persisteras pas ».

Alain Feuillerat encourt une peine de dix années d’emprisonnement et de 150.000 euros d’amende. Le tribunal doit rendre sa décision en fin de soirée ce mercredi, après avoir entendu le prévenu sur les faits qui lui sont reprochés.