Réforme des retraites : « On a cette image de nantis qui ne correspond pas du tout à la réalité », dénoncent les avocats

REPORTAGE Depuis cinq semaines, les avocats sont en grève pour dénoncer la réforme des retraites mais également une vision de leur profession

Caroline Politi

— 

La manifestation des avocats ce lundi
La manifestation des avocats ce lundi — Caroline Politi/20 Minutes
  • Depuis plus d'un mois, les avocats sont mobilisés contre la réforme des retraites. 
  • Une nouvelle manifestation étaient organisée ce lundi à Paris entre Bastille et Nation.
  • Une réunion est prévue ce mardi entre le Premier ministre et les instances de la profession.

« On n’en était jamais arrivé là, 164 barreaux en grève, des milliers d’avocats dans la rue, c’est une première », sourit amèrement Xavier Autain. Perché sur le camion sono qui ouvre le cortège, l’ avocat, membre du conseil de l’Ordre du barreau de Paris, regarde ses confrères, venus des quatre coins de la France, battre le pavé entre la Bastille et la place de la Nation. Ils étaient 15.000 selon le Conseil national du barreau à être venu dénoncer la réforme des retraites, à la veille d’une réunion décisive entre les instances représentatives de la profession et le Premier ministre. Si la réforme est adoptée, leur caisse – gérée par la profession et à l’équilibre – sera absorbée par le régime général. Une fusion qui aboutirait, selon le syndicat des avocats, à un doublement des cotisations (de 14 à 28 %) pour les professionnels gagnant jusqu’à 40.000 euros par an.

Les petits cabinets sur la sellette

« C’est dur de se projeter, d’imaginer l’avenir du cabinet avec une telle réforme. Ces derniers temps, on se demande si on va s’en sortir ou quelle concession on devra faire si le gouvernement maintient le projet. » Pour beaucoup, à l’instar de Catheline Modat, 40 ans, avocate spécialisée en droit du travail et vice-présidente de la fédération nationale des jeunes avocats (Fnuja), l’avenir ressemble à un point d’interrogation. Son cabinet, monté il y a cinq ans avec deux associés et qui compte désormais trois collaborateurs, pourra-t-il faire face à une telle augmentation des charges ? « Il faudra peut-être que je me sépare de certaines personnes », soupire-t-elle.

Simon, lui, a monté seul son cabinet, il y a deux ans de cela. Si aujourd’hui, il parvient à se dégager un salaire confortable – entre 2.000 et 3.000 euros par mois « en travaillant le soir et le week-end » – il craint ne pas pouvoir s’en sortir après la réforme. « Aujourd’hui, je suis environ à 45 % de charges, sans compter le loyer, mais si on passe à 55 ou 60 %, je ne vois pas comment je vais m’en sortir. Je ne peux pas augmenter mes honoraires, mes clients ne vont plus me suivre. »

Beaucoup déplorent l’image galvaudée de « nantis » qui colle à la peau de la profession. « L’avocat d’affaires dans son gros cabinet qui gagne des sommes folles ne représente pas du tout la réalité de la profession », insiste Agathe Monchaux, avocate à Versailles (Yvelines) et membre de l’union des jeunes avocats. Le revenu médian – 43.000 euros selon le Conseil national du barreau – cache d’importantes disparités : 20 % des avocats touchent moins de 20.000 euros par an. A 33 ans et après sept ans de collaboration, la jeune avocate vient de s’endetter pour acheter son propre cabinet. Et si elle n’entend pas raccrocher, elle note une inquiétude grandissante chez ses confrères. « Autour de moi, il y en a de plus en plus qui réfléchissent sérieusement à se reconvertir. Ils se disent qu’il vaut mieux le faire maintenant pour limiter les dégâts. »

L’aide aux plus démunis en péril

Au-delà même de leur retraite, c’est une vision de la profession que les grévistes mettent en avant : l’augmentation des cotisations met en péril la défense des plus précaires. « Les petits cabinets ne pourront plus consacrer le même temps à l’aide juridictionnelle [le dédommagement est peu important, quel que soit l’investissement sur le dossier], c’est le droit à une justice équitable, la base même de notre démocratie, qui est menacé », déplore Meriem Ghenim, avocate depuis huit ans à Bagnolet. Et de rappeler qu’en Seine-Saint-Denis, 70 % des justiciables sont éligibles à cette aide. « On va vers des déserts judiciaires similaires au désert médicaux », poursuit l’avocate.

A quoi ressemblera la profession dans quelques années, si la réforme des retraites est adoptée ? C’est bien ce qui inquiète les représentants de la profession. « Cette réforme va créer de telles inégalités que des gens vont quitter la profession, d’autres n’auront même pas envie d’y entrer », s’inquiète Christiane Fehral-Schul, présidente du Conseil national des barreaux qui représente 70.000 avocats en France. Ce lundi, des étudiants avaient d'ailleurs rallier la manifestation, à l'instar de Mathilde, 25 ans. « C’est angoissant de se dire que malgré des études longues et difficiles, on risque d’être précaires », confie la jeune femme qui n’a pourtant pas encore passé la robe noire.