« PenelopeGate » : Trois ans après sa mise en examen, François Fillon reste sur la même ligne de défense

DÉCRYPTAGE Invité de « Vous avez la parole » sur France 2, jeudi soir, François Fillon persiste à dire qu’il a été victime d’une enquête à charge sur les emplois présumés fictifs de son épouse Penelope

Vincent Vantighem
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Penelope Fillon et son mari, François, lors d'un meeting Les Républicains, le 9 avril 2017.
Penelope Fillon et son mari, François, lors d'un meeting Les Républicains, le 9 avril 2017. — Eric FEFERBERG / AFP
  • En 2017, François Fillon, empêtré dans le scandale des emplois présumés fictifs de son épouse, a été éliminé de l’élection présidentielle au premier tour.
  • Jeudi soir, après trois ans de silence, il a répondu aux questions des journalistes de l’émission « Vous avez la parole » sur France 2.
  • A partir du 24 février, il sera jugé pour « détournement de fonds publics ». Il encourt une peine de dix ans de prison.

Il est arrivé seul, avec son seul officier de sécurité comme gardien. Et il est reparti immédiatement après, refusant de prendre un verre avec l’équipe de France Télévisions, comme il est pourtant d’usage. Près de trois ans après sa défaite à l’élection présidentielle, François Fillon est sorti de son silence, ce jeudi soir, dans l'émission « Vous avez la parole ».

Empêtré dans l’affaire des emplois présumés fictifs de son épouse, Penelope, l’ancien Premier ministre avait quitté la scène publique, le 23 avril 2017, en promettant de livrer un jour les preuves du « complot » politique dont il estime avoir été l’objet. « Le moment venu, la vérité de cette élection sera écrite », avait-il ainsi promis. Il faut croire que le moment n’est pas encore venu…

Alors qu’il doit être jugé pour « détournement de fonds publics » dans un peu plus de trois semaines, l’ancien Premier ministre semble n’avoir pas fait bouger les lignes de défense qu’il invoquait déjà en 2017. 20 Minutes revient sur ses principaux arguments égrainés par François Fillon dans son interview, et explique en quoi ils peuvent paraître hasardeux…

« La procédure contre moi était une procédure d’exception »

Dès le début de l’émission, François Fillon a critiqué « la célérité » avec laquelle la justice avait agi à son encontre. En pleine campagne électorale, le parquet national financier avait ouvert une enquête préliminaire le 25 janvier 2017, au lendemain des révélations du Canard enchaîné sur l’ancien Premier ministre. Cela peut paraître rapide. En réalité, c’est de cette façon dont fonctionne le parquet national financier.

A chaque révélation de la presse, les magistrats du parquet ouvrent une enquête rapidement pour effectuer les vérifications à charge et à décharge. Ce fut le cas pour Bruno Le Roux dans une autre affaire de collaborateurs parlementaires (révélations de l’émission Quotidien le 20 mars 2017, enquête ouverte le 21 mars) ou plus récemment pour Ségolène Royal, critiquée dans sa mission d’ambassadrice (révélations de France Inter le 15 novembre 2019, enquête ouverte en novembre).

S’emmêlant les pinceaux au sujet des magistrats du siège, l’ancien Premier ministre a indiqué qu’il espérait, aujourd’hui, un « procès équitable », à l’opposé, selon lui, du traitement dont il avait fait l’objet en janvier 2017. Rappelons que le procès qui doit s’ouvrir le 24 février ne s’attardera pas sur les raisons et les conditions de sa mise en examen, qui est désormais acquise et définitive, mais sur sa culpabilité. Autrement dit, cela ne sert plus à rien, juridiquement, de critiquer l’enquête d’il y a trois ans…

« Le juge n’a même pas lu les documents… »

C’était un des moments forts de la campagne de 2017. Écharpe rose autour du cou, sac à dos bien rempli : Antonin Lévy, l’avocat de François Fillon s’était rendu, le 26 janvier 2017, au parquet financier pour remettre une grosse pile de documents (700 pages environ) prouvant, selon lui, que Penelope Fillon avait bien exercé une activité d’assistante parlementaire auprès de son mari. Jeudi soir, François Fillon est revenu sur cet épisode. « Le juge d’instruction n’a même pas lu les documents avant de me convoquer pour me mettre en examen », a-t-il critiqué.

C’est faux, si l’on en croit les trois juges d’instruction. Dans leur ordonnance de 150 pages que 20 Minutes a pu consulter, ils écrivent à ce propos : « Destinés à faire masse (…) ces documents ne démontraient rien, ou confirmaient l’abus de langage consistant à qualifier de travail de collaborateur parlementaire la plus anodine des activités [de Penelope Fillon] »

Paris, le 26 janvier 2017. Antonin Levy, l'avocat de François Fillon, arrive au parquet national financier pour remettre des documents prouvant, selon lui, la réalité du travail d'assistante parlementaire de Penelope Fillon.
Paris, le 26 janvier 2017. Antonin Levy, l'avocat de François Fillon, arrive au parquet national financier pour remettre des documents prouvant, selon lui, la réalité du travail d'assistante parlementaire de Penelope Fillon. - STR / AFP

« Les magistrats [instructeurs] ont refusé d’entendre douze témoins »

François Fillon n’a pas indiqué lors de l’émission de quels témoins il parlait. Impossible donc de savoir s’ils figurent dans la longue liste de personnes que les trois juges d’instruction ont entendues. Réquisitions aux journaux, perquisitions, analyse des téléphones : ils ont, quoi qu’il en soit, mené une enquête d’une grande ampleur en peu de temps avant de rendre leurs conclusions.

Mais la remarque sur les témoins de François Fillon est intéressante. A quelques semaines du procès, ses conseils ont participé à des réunions préparatoires, comme il est d’usage. Ils ont toute latitude pour faire citer autant de témoins qu’ils le souhaitent. Selon nos informations, lors de la dernière réunion, ils ont pourtant fait par de volonté d’appeler seulement « deux ou trois » témoins à la barre à partir du 24 février…

« En anglais, le mot assistant parlementaire a un autre sens… »

La langue de Shakespeare est subtile. En 2017, l’émission Envoyé spécial avait déterré une interview donnée par Penelope Fillon à un journal britannique, dix ans plus tôt. Galloise, celle-ci s’exprimait évidemment en anglais à l’époque. C’est donc dans cette langue qu’elle assurait alors : « Je n’ai jamais été son assistante ou quoi que ce soit d’autre… » (« I’ve never been his assistant or something like that »)

Ce jeudi soir, François Fillon a sorti une drôle de défense. « En anglais, le mot assistant parlementaire a un autre sens… » Incapable de dire lequel, il a souri en expliquant que son épouse le pourrait. Mais on se demande bien de quel sens il parle, dans la mesure où même les journalistes britanniques utilisent les termes de « parliamentary assistant » («assistante parlementaire ») pour parler de Penelope Fillon.

« Je ne suis plus dans ça… J’ai tourné la page… »

C’était peut-être le moment le plus attendu de l’émission. Et il a été décevant. En 2017, François Fillon avait promis qu’il sortirait un beau jour les éléments prouvant l'existence d'un « cabinet noir » ayant fomenté le complot dont il se dit toujours victime. « J’ai les preuves, avait-il tonné. Un jour, je les sortirai ! »

Questionné à ce sujet, l’ancien Premier ministre a commencé à répondre par « Je vais vous décevoir… » De fait, il n’a pas été en mesure de donner des preuves de ce qu’il avance. « Je ne suis plus dans ça [aujourd’hui], s’est-il défendu. J’ai tourné la page… »

Pas la justice. Accusé de « détournement de fonds publics » avec son épouse Penelope, il comparaîtra du 24 février au 11 mars. Et il encourt une peine de dix ans de prison et une amende d’un million d’euros.