Masque en silicone, appels via Skype… Un as de l’arnaque jugé pour s’être fait passer pour Jean-Yves Le Drian

PROCES Suspecté d’avoir extorqué plusieurs millions d’euros à de riches personnalités en se faisant passer pour l’ancien ministre de la Défense, Gilbert Chikli comparaît aux côtés de six autres personnes devant le tribunal correctionnel de Paris

Thibaut Chevillard

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Gilbert Chikli après son arrestation en Ukraine, en 2017
Gilbert Chikli après son arrestation en Ukraine, en 2017 — SERGEI SUPINSKY / AFP
  • Durant deux ans, des escrocs se sont fait passer pour Jean-Yves Le Drian, alors ministre de la Défense, pour extirper plusieurs millions d’euros à de riches personnalités.
  • Pour ces faits, sept personnes comparaissent à partir de ce mardi devant le tribunal correctionnel de Paris. Leur procès doit durer jusqu’au 12 février.
  • Arrêté en Ukraine en 2017, Gilbert Chikli, un as de l’arnaque, est suspecté d’être, avec Anthony Lasarevitsch, l’un des cerveaux de la bande.

Le mode opératoire a tout de suite mis la puce à l’oreille des enquêteurs. Qui d’autre que Gilbert Chikli pouvait avoir l’idée culottée de se faire passer pour le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, pour extorquer des sommes faramineuses à des victimes persuadées de venir en aide à la France ? Quel autre bandit aurait l’envergure et le réseau nécessaire pour blanchir en un temps record les dizaines de millions d’euros versées ?

Lorsqu’ils sont saisis en juillet 2015, les policiers de l’Office central de répression de la grande délinquance financière pensent immédiatement à ce Franco-Israélien âgé d’une cinquantaine d’années, qui vient d’être condamné par contumace à sept ans de prison et à 1 million d’euros d’amende pour avoir escroqué plusieurs grandes entreprises, comme HSBC ou Alstom, selon une technique similaire.

Un malfaiteur audacieux, dont l’histoire a inspiré le film Je compte sur vous, réalisé par Pascal Elbé, qu’il a conseillé. Gilbert Chikli est considéré comme l’un des pionniers des arnaques « au faux président ». L’idée est simple comme un coup de fil : des malfaiteurs se font passer au téléphone pour des chefs d’entreprise afin de se faire transférer de grosses sommes d’argent par des collaborateurs. Entre 2005 et 2006, il a escroqué une trentaine de banques et de sociétés.

En 2015, Gilbert Chikli est en cavale en Israël où, détendu, il donne des interviews sur I24 News. Ce n’est que deux ans plus tard, en 2017, qu’il sera arrêté en Ukraine avec Anthony Lasarevitsch, 35 ans. Avec cinq autres hommes, ils sont jugés à partir de mardi devant le tribunal correctionnel de Paris, pour « association de malfaiteurs », « escroquerie en bande organisée » et « prise du nom d’un tiers ».

Les juges d’instruction Clément Herbo et Aude Buresi sont convaincus, après quatre ans d’enquête, que les deux hommes sont les cerveaux de la bande qui a approché 150 cibles en se faisant passer pour Jean-Yves Le Drian : des associations humanitaires, des chefs d’entreprise comme des dignitaires religieux.

Gilbert Chikli après son arrestation en Ukraine, en 2017
Gilbert Chikli après son arrestation en Ukraine, en 2017 - Sergei SUPINSKY / AFP

Masques en silicone

L’affaire commence en juillet 2015. Le ministère tunisien de la Défense s’étonne auprès du cabinet de Jean-Yves Le Drian d’avoir reçu des documents concernant une étrange vente d’hélicoptères Tigre. La France, est-il écrit, réclame à la Tunisie pas moins de 19 millions d’euros en échange de quatre appareils. Et la somme doit être versée dans les plus brefs délais. Quelques jours plus tard, c’est le président de la République du Gabon, Ali Bongo, qui reçoit l’appel d’un homme imitant la voix du ministre de la Défense français, lui demandant de verser 10 millions d’euros dans le cadre d’une opération top secrète.

Le premier à tomber dans le panneau est l’Aga Khan, le chef spirituel des musulmans chiites ismaéliens, âgé alors de 79 ans. Persuadé de s’être entretenu au téléphone avec le ministre français, il transfère 20 millions d’euros sur des comptes en Chine ou en Pologne. Certains virements ont pu être bloqués mais 8 millions se sont volatilisés dans la nature…

Dans les mois qui suivent, le faux ministre sollicite l’aide financière de la Fondation des apprentis d’Auteuil, de l’association Sidaction, de l’ONG Acted ou encore du groupe Lanson pour payer la rançon d’otages ou financer des opérations contre le terrorisme. Promis, la France les remboursera rapidement. Parfois, pour mettre en confiance ses interlocuteurs, celui qui se présente comme Jean-Yves Le Drian appelle ses interlocuteurs en visioconférence via Skype et apparaît sur l’écran quelques instants, assis dans la pénombre derrière un bureau devant un drapeau français et européen, avant de prétexter un problème de connexion.

L’enquête est confiée à des juges d’instruction parisiens alors que les escrocs multiplient les tentatives. En novembre 2016, ils parviennent à convaincre Inan Kirac, l’une des premières fortunes de Turquie, de verser 47 millions de dollars sur des comptes en Chine et aux Emirats afin de libérer deux journalistes français retenus en otages.

Capture d'écran d'une vidéo avec le faux ministre de la Défense, en mars 2017
Capture d'écran d'une vidéo avec le faux ministre de la Défense, en mars 2017 - DR

Très vite, les enquêteurs découvrent que les malfaiteurs appellent depuis Israël… où se trouve justement Gilbert Chikli. Il est en fuite depuis sa condamnation et un mandat d’arrêt international a été émis contre lui. En 2017, il est enfin arrêté en Ukraine et est extradé en France. Les policiers sont persuadés qu’il préparait avec ses complices un nouveau coup : se faire passer pour le prince Albert II de Monaco et escroquer de riches victimes.

Dans leurs téléphones, ils ont même retrouvé des photos d’essais – peu concluants – de masques en silicone achetés en Turquie. Devant les juges d’instruction, Gilbert Chikli clame son innocence et se dit même « choqué et époustouflé » d’être accusé. Avant de lâcher, un brin provocateur :

« C’est quand même extraordinaire que tout le monde sache qui a commis ces faits-là, à part vous. Moi, je n’ai pas à dire qui, quoi ou qu’est-ce, mais tout le monde le sait, sauf vous. »

Analyses vocales

Mais les juges d’instruction n’ont que peu de doutes sur son implication. Les experts qui ont analysé les enregistrements des appels du faux ministre ont reconnu dans sa voix plusieurs caractéristiques de celle de Gilbert Chikli : « la respiration bruyante », « un ton péremptoire reconnaissable », « une vitesse d’articulation particulièrement rapide », « une structure répétitive de la construction des phrases », « des marqueurs de discours employés massivement pour ponctuer le discours avec une préférence pour "écoutez, voilà, alors, bon, bah" ».

« La voix est un élément pivot dans ce dossier », explique à 20 Minutes Me Delphine Meillet, l’avocate de Jean-Yves Le Drian et de plusieurs de ses collaborateurs. Celui qui est aujourd’hui ministre des Affaires étrangères attend de ce procès « que les auteurs soient condamnés, que les usurpations d’identité cessent définitivement », poursuit l’avocate parisienne. Jean-Yves Le Drian souhaite aussi pouvoir « reprendre sa vie professionnelle »… et téléphoner sans que ses interlocuteurs se demandent si c’est vraiment lui qui les appelle.

Contacté par 20 Minutes, l’avocat de Gilbert Chikli, Me Stéphane Sebag, fait savoir qu’il « réserve[s] on argumentaire pour le tribunal ». Les prévenus encourent jusqu’à dix ans de prison. Le procès doit durer jusqu’au mercredi 12 février. En parallèle, l’information judiciaire se poursuit pour finir de mettre au jour le circuit de blanchiment.