Procès du Mediator : « Dans le système Servier, les vies abîmées, on s’en fout », témoigne la fille d’une victime

COMPTE-RENDU Les proches de Pascale Saroléa, décédée en 2004 d’une valvulopathie après une prise de Mediator, témoignaient ce jeudi devant le tribunal correctionnel de Paris

Hélène Sergent

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Les enfants et le compagnon d'une femme de 51 ans, décédée en 2004, ont témoigné au procès du Mediator.
Les enfants et le compagnon d'une femme de 51 ans, décédée en 2004, ont témoigné au procès du Mediator. — BUFKENS CEDRIC/SIPA
  • Les laboratoires Servier, qui commercialisaient le Mediator, comparaissent pour « obtention indue d’autorisation de mise sur le marché », « tromperie aggravée », « escroquerie » et « homicides et blessures involontaires ».
  • Au total, onze personnes morales et douze personnes physiques sont jugées devant le tribunal correctionnel de Paris jusqu’au mois d’avril 2020.
  • Ce jeudi, le tribunal entendait les proches de Pascale Saroléa, décédée en 2004, et qui figure parmi les cas « d’homicides involontaires » retenus par les juges.

Les mots ont jailli comme un flot. Quinze ans après la mort subite de sa mère, Lisa Boussinot n’a rien oublié de cette nuit du 8 mars 2004. « Je vais vous raconter ce qu’il s’est passé, parce que j’étais là et parce que ma mère est morte dans mes bras », a-t-elle lancé à la cour ce jeudi, trois mois après l’ouverture du procès du Mediator.

Avec son père Frédéric et son frère Guillaume, cette avocate de 36 ans est à l’origine de la première plainte déposée pour « homicide involontaire » dans ce scandale visant les laboratoires Servier. Leur mère et compagne, Pascale Saroléa, est décédée à 51 ans d’une rupture des cordages des valves cardiaques après deux années de prise régulière de Mediator. Tour à tour ce jeudi, ils sont venus dire leur « colère » à l’égard des laboratoires Servier et leurs attentes, après dix ans de combat judiciaire.

« Je vais mourir »

Les débats techniques menés depuis plusieurs mois devant le tribunal correctionnel de Paris ont laissé place ce jeudi au récit implacable, presque insoutenable, des dernières minutes de Pascale Saroléa. « Je suis dans ma chambre et j’entends, vers 1h du matin, des bruits inhabituels. Je monte, je retrouve mes parents debout. Ma mère est très agitée, complètement affolée, elle crie, elle se plaint de ne plus pouvoir respirer », relate Lisa Boussinot. Jusqu’à l’arrivée des pompiers appelés par son père, la jeune fille, âgée à l’époque de 21 ans, tente de rassurer sa mère.

« J’essaie de l’apaiser, je savais pas qu’elle était en train de mourir en fait. Elle n’arrivait pas à reprendre son souffle et de la mousse blanche et rosée sortait en abondance de sa bouche et de son nez », poursuit la fille de la victime.

« Au moment où les pompiers arrivent, ma mère me regarde et me dit " je vais mourir ". Et j’ai senti son dernier souffle ».

Dans la salle, le public est pétrifié. Au premier rang, la pneumologue de Brest à l’origine de l’affaire, Irène Frachon, peine à cacher son émotion.

« Pour nous, au départ, c’était une fatalité »

Si ce décès a été si « brutal » pour toute la famille, c’est que « rien ne le laissait présager », a tenu à rappeler Frédéric, le compagnon de Pascale Saroléa. Plusieurs rapports d’expertise ont en effet démontré que la quinquagénaire ne souffrait d’aucun trouble cardio-vasculaire avant sa prise de Mediator. Soucieuse de perdre un peu de poids après avoir arrêté de fumer, cette inspectrice de l’Education nationale, « gaie, engagée et dynamique », entame sa prise du médicament en 2002. Un an plus tard, elle commence à souffrir de difficultés respiratoires.  Une hypertension artérielle lui est diagnostiquée, puis une insuffisance aortique. À aucun moment, le Mediator n’est identifié comme source de ces troubles.

« Pour nous, au départ, c’est une fatalité. On sait qu’elle est décédée d’un œdème pulmonaire, mais c’est tout. Alors on se dit que c’est la faute à pas de chance. On encaisse pendant six ans avant de découvrir le livre d’Irène Frachon », raconte la fille de Pascale Saroléa. C’est son père, Frédéric, qui tombe cette année-là sur un article publié dans le Nouvel Observateur. Très vite, la famille contacte Irène Frachon et lui transmet les éléments du dossier médical de la victime. « Elle nous confirme que ça ressemble à ce qu’elle dénonce dans son livre ». La fatalité laisse place à la colère : « On comprend qu’il y a des responsables derrière la mort de ma mère décédée à 51 ans. Et on veut savoir la vérité », explique la jeune femme à la barre.

Sanctionner « les manquements du passé »

Mise en relation avec l’avocat Charles-Joseph Oudin, la famille est la première à porter plainte pour homicide involontaire dans ce dossier. Un statut qui va entraîner, de la part des Laboratoire Servier, une contre-attaque violemment vécue par Lisa Boussinot. «  Jacques Servier a tenu des propos très violents à l’égard de la victime que je suis. Il avait qualifié les trois personnes décédées dans ce dossier, dont ma mère, d’incident bruyant et de chiffres marketing », se souvient-elle. Qualifiant la gouvernance de l’entreprise de « mafieuse », elle a tenu à dénoncer à la barre le « système Servier » : « Dans ce système, les vies abîmées, on s’en fout. On crie au complot, à une instruction à charge. Ça veut dire quoi ? Que moi, la fille d’une victime, je fais aussi partie d’un clan qui a comploté contre Servier ? ».

Après des années d’enquête, le lien entre le Mediator et le décès de Pascale Saroléa a finalement été établi par l’Oniam (Office national d’indemnisation des accidents médicaux), un expert judiciaire et l’instruction. Face aux trois magistrats désormais chargés de juger l’affaire, Lisa Boussinot a émis un ultime souhait : « Vous avez une mission d’œuvre de justice très délicate. Avec mon père et mon frère, ce qu’on attend maintenant, c’est que vous sanctionniez les manquements du passé. Et par cette sanction, que l’on s’assure que ça ne se reproduise plus. »