Affaire Barbarin : « Rumeurs » ou « choses », comment le cardinal évite de parler d’agression sexuelle lors de son procès

TRIBUNAL Le Primat des Gaules, condamné à six mois de prison avec sursis, est jugé en appel depuis jeudi pour non-dénonciation d'agressions sexuelles sur mineurs

Caroline Girardon

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Le cardinal Barbarin à son arrivée à la cour d'appel de Lyon.
Le cardinal Barbarin à son arrivée à la cour d'appel de Lyon. — L. Cipriani / Sipa
  • Condamné à six mois de prison avec sursis pour non-dénonciation d’agressions sexuelles sur mineurs, le cardinal Barbarin est actuellement jugé en appel.
  • Entendu pendant trois heures jeudi, il n’a jamais prononcé le mot d'« agressions sexuelles », préférant les termes « rumeurs », « faits », « ces choses ».
  • Les victimes présumées du père Preynat ont justifié la raison pour laquelle elles avaient fait citer le cardinal à comparaître en justice.

Il y a des mots que l’on a du mal à sortir. Des mots que l’on met parfois 30 ans à prononcer. Comment expliquer la honte ou la peur générées par des caresses sous un tee-shirt, des mains passées dans les pantalons, des baisers imposés ou des séances de masturbation à la vue des camarades? Didier Bardiau, victime présumée du père Preynat, a attendu 34 ans avant de briser l’omerta et parler des sévices sexuels subis lorsqu’il était scout à Sainte-Foy-les-Lyon. « Si le cardinal Barbarin avait agi avant, j’aurais pu gagner 17 ans de ma vie… La moitié du silence dans lequel je me suis enfermé ». La voix chevrotante, l’homme encore traumatisé témoigne à la barre de la cour d’appel de Lyon où l’archevêque est jugé pour non-dénonciations d’agressions sexuelles sur mineurs.

L’émotion est palpable. « C’était à lui de le faire. S’il avait foi en Dieu, il aurait réglé l’affaire tout de suite. Il a juste foi en son institution », accuse-t-il. Le cardinal Barbarin s’en défend mais n’a jamais contacté les autorités judiciaires pour leur faire part du cas épineux du père Preynat, « adulé comme un dieu par tout le monde ». Parce que les faits (survenus entre 1972 et 1991) étaient prescrits, a longuement rappelé l’homme d’Eglise interrogé jeudi pendant trois heures.

« Chaque cardinal s’est renvoyé Preynat du début à la fin »

Christian Burdet, autre victime présumée n’en démord pas : « Chaque cardinal s’est renvoyé Preynat du début à la fin. Si les faits avaient été dénoncés plus tôt, on ne serait pas là aujourd’hui. Ma vie familiale et sexuelle aurait été bien différente. J’aurais été libéré de ce fardeau que je porte depuis quarante ans », affirme-t-il dans le plus grand silence.

« Il aurait pu faire beaucoup plus en se mettant du côté des victimes, en portant conjointement plainte avec elles. En disant “On fait les choses ensemble”. Mais là, on se retrouve face à face. C’est ubuesque, estime Laurent Duverger, partie civile qui se décrit comme “un enfant de l’Eglise”. Le cardinal renie son rang et son Dieu. Il est pourtant un homme brillant ». Un homme brillant qui renâcle à prononcer les mots justes comme s’ils étaient tabous. Pas une fois, l’archevêque, condamné à six mois de prison avec sursis en première instance, ne parlera de « violence », d'« agression sexuelle », ou même de « geste déplacé » à la barre.

« Les rumeurs, c’est quoi ? Que le père Preynat apprend aux enfants à tricher au Monopoly ? »

A la place, le cardinal choisit des termes plus vagues : « Ces choses », « les faits », « les rumeurs »… « Le père Preynat n'a pas dit de mots quand je l'ai interrogé. Il a répondu que je ne pourrais pas comprendre », confesse le prélat, qui s'est bien gardé de lui demander le moindre détail, comme s'il était gêné par la brutalité de la vérité. Jean Boudot, avocat des parties civiles, éructe : « On va clarifier. Les rumeurs, monsieur Barbarin, c’est quoi ? Que le père Preynat apprend aux enfants à tricher au Monopoly ? ». Pas de réponses précises. Et encore moins de mots. 

Nadia Debbache, sa consœur enfonce le clou. « Dénoncer un prêtre pour un évêque, c’est comme dénoncer son fils. Il y a un lien sacramental. Apprendre qu’un prêtre est pédophile revient à apprendre que son fils est un criminel », plaide-t-elle. Et d’ajouter, montrant du doigt l’Eglise : « Cette affaire aurait pu s’appeler Apocalypse Now. Elle va révéler un système dans l’Eglise : une couverture, un silence, une façon de protéger l’institution et les décisions qui ont été prises par les prédécesseurs religieux ».

Les débats reprendront vendredi matin à 9h. Place aux réquisitions puis aux plaidoiries de la défense.