Procès du Mediator : « Je suis bourrée de haine parce que ce médicament m’a rendue malade »

REPORTAGE Alors que le procès du Mediator a débuté le 23 septembre, les premières victimes étaient entendues ce jeudi

Oihana Gabriel

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Le procès du Mediator s'est ouvert le 23 septembre 2019 à paris et doit durer six mois.
Le procès du Mediator s'est ouvert le 23 septembre 2019 à paris et doit durer six mois. — VALINCO/SIPA
  • Michel, Stéphanie, Corinne, Michèle… Ils et elles ont perdu la santé après avoir ingéré pendant des années du Mediator, coupe-faim prescrit pour maigrir ou pour le diabète.
  • Ce jeudi, ils ont été auditionnés au Tribunal de grande instance de Paris et ont dit tout le mal qu’ils pensaient des laboratoires Servier.
  • Colère, larmes, mais aussi humour et espoir…. Les divers plaignants ont expliqué leur quotidien compliqué.

« Les valves vont bien. Moi moins », tranche Michèle, 73 ans, deux ans de Mediator et deux opérations des valves cardiaques. Ce jeudi, l’émoi et les reproches planent sur la salle 2.0.1 du TGI de Paris, au procès des laboratoires Servier, poursuivis pour « tromperie aggravée » et « blessures et homicides involontaires », dix ans après le retrait du marché du Mediator. Alors que ce procès hors-norme s’est ouvert il y a deux mois, pour la première fois, des victimes viennent à la barre pour témoigner. De leur colère, mais aussi de leur espoir de se faire entendre par la justice.

Colère contre Servier

A 10h, Stéphanie, 49 ans, qui a pris du Mediator de 2006 à 2009, ouvre le bal. « Je me bats depuis dix ans pour réclamer justice, introduit-elle. J’attends beaucoup de ce procès. » A sa droite, Charles-Joseph Oudin, avocat qui représente 250 plaignants, dont ceux entendus ce jeudi. « Je suis bourrée de haine parce que ce médicament m’a rendue malade. Si je suis venue ici témoigner, c’est pour toutes les victimes, celles qui sont mortes, celles qui sont malades. » Dans une salle aux trois-quarts remplie, le silence règne.

« Quand on vous apprend que vous avez un problème cardiaque à 40 ans, c’est terrorisant. Cette épée de Damoclès, je l’ai tous les jours. » Elle s’interrompt pour essuyer quelques larmes, s’excuse auprès de la présidente. « Est-ce que vous avez été indemnisée, Madame ? », l’interroge cette dernière. « Ils m’ont envoyé deux courriers, j’ai refusé, répond Stéphanie. C’était trop facile. »

Cheveux courts et gorge serrée, elle regagne les bancs des parties civiles. On y distingue Irène Frachon, pneumologue et lanceuse d’alerte, qui connaît bien ces victimes et n’hésite pas à les étreindre après leur audition.

Paris, le 23 septembre 2019. Irène Frachon arrive au palais de justice de Paris pour l'ouverture du procès dit du «Mediator» des laboratoires Servier.
Paris, le 23 septembre 2019. Irène Frachon arrive au palais de justice de Paris pour l'ouverture du procès dit du «Mediator» des laboratoires Servier. - BERTRAND GUAY / AFP


Michel, 77 ans et 30 opérations au compteur, s’approche difficilement de la barre. « On a servi de cobayes. D’habitude, on les paye les cobayes. Nous, on payait. » Pour lui aussi, venir témoigner est particulièrement important… et douloureux. « Depuis dix ans, j’ai été au tribunal de Versailles, de Nanterre, c’est la troisième fois pour moi au tribunal de Paris. Vous croyez que c’est bien pour moi ? Il y a des laboratoires qui devraient regarder à deux fois ce qu’ils font, qu’ils essaient eux-mêmes leurs médicaments ! »

« Avant, je tondais mon gazon. Maintenant, je demande à mon gendre »

Son avocat l’interroge sur son quotidien, troublé par ses problèmes de santé et notamment de cœur. « Avant, je dormais bien. Maintenant, vous savez ce que j’entends ? Tic-tac, une pendule », résume Michel, qui explique que le bruit de sa valve le rassure et l’inquiète en même temps. « Pour les personnes esquintées comme moi, vous croyez que c’est une vie ? Avant, je tondais mon gazon. Maintenant, je demande à mon gendre. Il faut que je paye quelqu’un pour faire des travaux chez moi ? Quand je dois faire des courses, j’ai 14 km à pied, je marche au ralenti. » Patricia, 67 ans, a pris du Mediator pendant vingt ans. Après deux opérations du cœur, elle prend chaque jour anticoagulants, antidouleurs, antidépresseurs, somnifères… « J’ai eu du mal à accepter qu’un médicament puisse me mettre dans cet état. Je ne pensais pas qu’on allait m’abîmer. »

Quand Charles-Joseph Oudin l’interroge, elle s’emmêle dans les dates. « Votre première opération du cœur, en 1999, vous aviez quel âge ? » « Non, c’était en 1995 ». Vérification faite, c’est bien 1999. « Excusez-moi docteur, murmure Patricia en se tournant vers son avocat. Oups, pardon ! », sourit-elle, comprenant son erreur. Son compagnon s’approche de la barre : « Je voudrais l’aider parce qu’elle a des pertes de mémoire. Elle vit un cauchemar pratiquement tous les jours ». Ce sont des récits semblables qui se suivent. Un essoufflement épuisant, les escaliers de la maison qui se transforment en parcours du combattant, des projets abandonnés, une vie qui se rétrécit. Et la peur, constante.

« Je n’ai plus confiance dans les médecins »

Une angoisse qui vise notamment médicaments et médecins. Compliqué quand on prend des dizaines de pilules chaque jour et que le corps souffre. « Je suis tombée sur un médecin peu scrupuleux, regrette Stéphanie. Je ne leur fais plus confiance » Même défiance pour Odette, 59 ans, qui a pris du Mediator de 1999 à 2005 pour perdre du poids. Pendant son audition, elle montre la boîte : « peut-être que des personnes ne connaissent pas…, justifie-t-elle. A chaque fois qu’on me prescrit des médicaments, j’ai peur. »

A la sortie de cette première matinée d’audience des victimes, Maître Charles-Joseph Oudin ne cache pas sa satisfaction. « L’objectif, c’est de ramener les victimes au centre du procès, insiste l’avocat. Cela fait deux mois qu’on entend des chercheurs, des médecins, mais le Mediator, c’est avant tout des gens qui souffrent et qui ont souffert. Et le Mediator tue toujours. Lundi soir, une de mes clientes est décédée lors d’une deuxième opération du cœur. C’est nécessaire de parler des victimes malades et de celles qui n’ont pas de préjudice corporel, mais qui vivent avec cette trouille de développer une maladie. »

« Vous avez trouvé la force de venir aujourd’hui »

Cette peur, Corinne la partage, elle à qui son médecin a prescrit du Mediator de 1996 à 2006, pour perdre du poids. En 2009, elle est opérée du cœur. « Vous fumez ? », interroge la présidente. « Non. » « Pas de problème de thyroïde ? » « Non. » « Vous preniez d’autres médicaments ? » « Non ». Puis Corinne déroule son récit, reprenant de temps en temps son souffle, cherchant ses mots. « J’ai toujours des douleurs. Je suis toujours oppressée, j’ai peur de la foule, de l’avenir. » « Et malgré ça, vous avez trouvé la force de venir aujourd’hui », salue la présidente du tribunal. Une des avocates de Servier prend la parole pour la contredire, chose plutôt rare ce jeudi. « Vous avez dit que vous ne fumiez pas, mais lors de l’expertise médicale, vous expliquiez que vous fumiez. Vous avez arrêté en quelle année ? » « J’ai arrêté quand j’ai été opérée en 2009. Je continuais à fumer une cigarette par jour, puis j’ai totalement arrêté en 2014 », répond sans ciller Corinne.

Colère et larmes apparaissent également pour évoquer les disparus. Jean-Marc est venu témoigner pour son père, décédé en 2011. Ce dernier avait pris du Mediator de 1996 à 1999 pour du diabète. « Je suis un peu secoué, avoue Jean-Marc à la sortie de la salle d’audience. J’ai poussé les pions un peu loin en parlant du " J’accuse " de Zola, mais pour moi, certaines personnes ont délibérément tué pour des raisons financières. Je considère que Servier doit disparaître. »

« On me dit que je suis devenue exécrable, je veux bien le croire… »

Mais lors de cette « première journée » des victimes il n’y a pas que des regrets. Dans l’après-midi, Michèle, 73 ans et la langue bien pendue, se permet quelques traits d’humour. Arrivée à la barre au bras de Charles-Joseph Oudin, elle n’enjolive pas son quotidien terne. « Je ne peux plus rien faire. J’attends la fin. Sans parler des prises de sang tous les quinze jours, des bleus partout, explique-t-elle en montrant ses bras à la cour. Il n’y a pas besoin de se bagarrer, on a des coquards gratuits ! On me dit que je suis devenue exécrable, je veux bien le croire… », soupire-t-elle en regardant son avocat.

Quand ce dernier évoque l’expertise judiciaire, censée déterminer les préjudices subis, lors des précédents procès, Michèle s’emporte. « Le médecin expédiait les choses, je me demande s’il n’a pas été acheté, ce monsieur. Je peux le dire ? » Si les conclusions de ce dernier proposaient 1 heure d’aide à domicile par jour pour cette sexagénaire voûtée, l’Office national d’indemnisation des accidents médicaux (Oniam) a quant à lui octroyé 4 heures par jour d’aide et 560.000 euros. Ce qui n’a pas empêché Michèle de témoigner contre Servier. « C’est de la tromperie pure et simple, martèle-t-elle. Ils ont assassiné les gens et pour eux, c’était le jackpot. L’autre fois, mon mari, on lui a prescrit un médicament de Servier, j’ai renvoyé l’ordonnance, et le médecin, il s’en est pris plein la figure. Il faut faire connaître ce scandale, parce que sinon, ils vont sortir un autre médicament sous un autre nom. » Et son avocat de conclure : « Vous diriez que ces dix années de combat ont été difficiles ? » « Bah oui, surtout pour vous », lui rétorque-t-elle, un sourire en coin.