Procès d’Anne Diana Clain : « Je pouvais pas imaginer que mes frères pouvaient faire le mal »

COMPTE-RENDU Âgée de 44 ans, la sœur aînée des deux ex-cadres de Daesh Fabien et Jean-Michel Clain, est jugée pour « association de malfaiteurs terroriste »

Hélène Sergent

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Mohamed Amri et Anne Diana Clain, l'aînée de la fratrie Clain, lors de leur procès le 19 novembre 2019.
Mohamed Amri et Anne Diana Clain, l'aînée de la fratrie Clain, lors de leur procès le 19 novembre 2019. — Benoit PEYRUCQ / AFP
  • En août 2015, la sœur aînée de la fratrie a tenté de rejoindre la Syrie avec son mari et quatre de ses enfants.
  • Interpellée par l’armée turque, elle a été mise en examen en septembre 2016 en France et placée en détention.
  • Jugée ce mardi jusqu’au 20 novembre, elle a minimisé sa connaissance de la dimension terroriste du groupe rejoint par ses frères et une dizaine de ses proches.

Le chiffre lâché par la présidente de la 16e chambre du tribunal correctionnel de Paris est vertigineux. Au total selon la magistrate, près de trente membres de la famille Clain – proches ou éloignés – se sont rendus en Syrie pour rejoindre Daesh depuis le début du conflit. Une radicalisation filiale et familiale qui n’a épargné personne, ni les femmes, ni les enfants, ni les anciens. Au centre de cette fratrie originaire de l’île de la Réunion, Jean-Michel et Fabien.

Les deux frères, considérés par les services de renseignement français comme des cadres importants de l’organisation, ont été tués dans une frappe aérienne de la coalition au début de l’année 2019.

Jugée dès ce mardi pour avoir tenté de rejoindre elle aussi la Syrie, l’aînée de la fratrie Clain, Anne Diana, pouvait-elle ignorer le caractère terroriste de l’organisation rejointe par ses proches ? Oui, s’est défendue cette quadragénaire mère de six enfants, invoquant une certaine « naïveté » et des « œillères », et ce malgré les doutes émis par le tribunal.

La Syrie, un « projet » comme un autre

A écouter Anne Diana Clain, voix juvénile, cheveux ondulés lâchés sur les épaules, c’est la solitude et le manque qui l’ont poussée à quitter la France. Autour d’elle en ce mois de juillet 2015, il ne reste effectivement plus grand monde. Ses deux frères, ses belles-sœurs, nièces, neveux, et deux de ses filles sont, à cette époque, déjà installés en Syrie depuis plusieurs mois. Sa propre mère, convertie comme le reste de la famille au début des années 2000, y est même enterrée.

Au tribunal, elle assure pourtant que rejoindre le califat était à l’époque pour elle un simple « projet ». Et pour preuve, son mari Mohamed Amri et elle, ont un temps envisagé une installation en Tunisie. « Avant de partir, on voulait voir l’évolution de l’Etat islamique pour voir si ça allait pas dégénérer. Mais la mort de ma mère a été un facteur déclencheur, et le départ de ma belle-sœur aussi, on était meilleures amies, c’était même ma seule amie, on passait tout notre temps ensemble », glisse la quadragénaire jugée pour « association de malfaiteurs terroriste ».

« J’ai eu des œillères »

Méthodiquement, sans jamais élever la voix, la présidente Isabelle Prevost Desprez a tenté de mesurer le degré de connaissance de cette sœur aînée sur les actions menées par l’organisation choisie par ses frères, Daesh. Si elle reconnaît tout juste une pratique « rigoriste » de la religion musulmane, elle assure n’avoir eu vent d’aucune exaction commise par les djihadistes. Quelques mois avant son départ pourtant, convoquée par les policiers, elle sera confrontée aux images du fils de Sabri Essid, un terroriste toulousain présent sur zone au côté des frères Clain. Sur cette vidéo, on voit le garçonnet tuer à bout portant un prisonnier de Daesh.

- « Madame, à l’époque, vous avez des enfants que vous allez emmener avec vous, dont l’un a 12 ans. Vous les aimez c’est une certitude, mais vous avez conscience qu’ils peuvent finir dans les rangs de l’Etat islamique ? », l’interroge la présidente.

« Je pensais pas que les enfants allaient faire ça. Je me disais juste que Sabri Essid était fou et qu’il faisait faire n’importe quoi à son fils, mais j’imaginais pas que c’était l’Etat islamique qui était responsable. Je pensais pas que mes frères étaient aussi comme ça, ils avaient rien à voir avec ça pour moi ».

Pourtant en lien régulier avec tous ses proches installés en Syrie et notamment à Raqqa, elle a livré au tribunal une vision totalement fantasmée de Daesh et de la situation dans le pays. « J’imaginais ma vie que j’avais en France mais là-bas. C’était naïf de ma part, je pense que j’ai eu des œillères, j’ai pas voulu regarder. J’avais conscience du danger mais j’ai minimisé », poursuit la mère de famille.

« Je pensais pas que c’était Daesh »

Au fil des mois, alors qu’Anne Diana Clain et ses enfants peinent toujours à entrer en Syrie, la trajectoire de ses frères au sein de Daesh, elle, évolue. Jean-Michel interprète régulièrement pour la division chargée de la propagande, de nombreux chants guerriers, des anasheed. Une propagande totalement banalisée par Anne Diana Clain qui les diffuse à l’époque, y compris devant ses enfants. « Mes frères ont toujours chanté, on écoutait bêtement, je ne voyais pas le mal », tente-t-elle de se justifier.

Quelques jours après les attentats du 13 novembre 2015, c’est la voix de Fabien Clain qui revendique officiellement, au nom de cette organisation terroriste, les attaques qui ont tué 131 personnes. « Vous n’avez pas eu envie de faire demi-tour ? », demande alors Isabelle Prevost Desprez. Malgré le communiqué officiel et malgré la voix reconnaissable de son frère, Anne Diana Clain plaide une nouvelle fois l’ignorance : « J’y croyais pas, je pensais pas que c’était Daesh qui avait fait ces attentats, je pensais que c’était un complot. Pour moi des musulmans pouvaient pas faire ça. Pour moi, tout le monde mentait ».