Marseille : Ecole clandestine ou buzz politique, l’étrange procès d’une association musulmane des quartiers Nord

PROCES Deux responsables d’une association des quartiers Nord ont été condamnés à une amende avec sursis pour avoir ouvert une école clandestine musulmane

Mathilde Ceilles

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Cette école, décrite comme d'inspiration salafiste par le ministre, a été fermée en 2018.
Cette école, décrite comme d'inspiration salafiste par le ministre, a été fermée en 2018. — Eric Cabanis / AFP
  • Les responsables d’une école privée ouverte sans autorisation à Marseille ont été condamnés à une amende avec sursis.
  • Elle avait été qualifiée de « salafiste » par le ministre de l’Education nationale Jean-Michel Blanquer lors de sa découverte en décembre 2018.
  • Toutefois, ce caractère salafiste n’a pas été retenu lors de ce procès.

La présidente de la chambre du tribunal de grande instance de Marseille le reconnaît elle-même. « A l’issue d’une médiatisation qui a été lourde, ce qui a été dit massivement par toutes les personnes entendues, c’était qu’il ne s’agit pas d’un établissement islamique, rappelle Isabelle Herbonnière. Et à vrai dire, aujourd'hui, ce n’est pas du tout le sujet, cette question n’intéresse pas le tribunal. »

Et pourtant, c’était bien celle qui semblait intéresser dans un premier temps enquêteurs marseillais et responsables politiques haut placés quand l’affaire avait éclaté en décembre 2018. L’annonce avait éte faite par le ministre de l’Education nationale lui-même, sur BFMTV, en décembre 2018.

Une annonce par le ministre lui-même

Au micro de Jean-Jacques Bourdin, Jean-Michel Blanquer s’est satisfaisait de la fermeture d’une « école clandestine » dans les quartiers Nord de Marseille. Une structure du 14e arrondissement considérée alors comme salafiste ​selon les déclarations de Jean-Michel Blanquer, qui ajoutait : « Nous ne voulons pas que des enfants se fassent endoctriner de cette façon-là ».

Certes, selon un planning prévisionnel fourni aux enfants, les journées commençaient par une étude du Coran. Mais le caractère salafiste n’a pas été retenu, si bien que trois des responsables de l’association Ma bulle créée derrière cette « école clandestine » comparaissaient ce mercredi devant la justice uniquement pour « ouverture illégale d’un établissement d’enseignement privé. »

« Une pression politique »

« Je pense que, tout simplement, tout vient de la dénonciation du sénateur d’extrême-droite marseillais Stéphane Ravier, affirme l’avocate des trois prévenus, Me Sarah Cuzin-Tourham. Les intervenants au sein de cette association portent des signes religieux ostentatoires, des voiles, et Ravier est venu le signaler à la préfecture de police car il les a repérés comme ça. Il s’est d’ailleurs vanté de l’avoir fait dans un tweet. Si ma cliente ne portait pas le foulard mais qu’elle était habillée en short, il n’y aurait jamais eu d’audience ! »

Et d’estimer : « Il y a une pression politique de la part du ministre pour que l’enquête avance très vite. Nous avons eu une première convocation devant la justice le 20 mars. J’étais fascinée. Si toutes les affaires étaient jugées comme cela, les victimes seraient ravies ! Et à la télévision, le ministre relaie des informations sans que rien ne soit prouvé, ce qui est choquant. Il n’y a chez lui aucune présomption d’innocence, car l’enquête alors n’était pas encore démarrée ! »

« Ce n’était pas notre intention »

Au moment de l’intervention des autorités, une trentaine de jeunes enfants âgés de sept ans maximum fréquentaient cet établissement privé non déclaré comme une école. La structure comportait pourtant salles de classe, tableaux, cahiers de texte et même des activités périscolaires. L’une des règles de vie demande de plus aux « élèves » d’écouter la « maîtresse » lors des heures de présence qui correspondent aux horaires classiques d’une école, plusieurs jours par semaine.

« Quand il y a écrit du lundi au mardi dans le cahier de textes qu’il faut réviser les mots de la dictée, on n’est plus dans du soutien scolaire individualisé mais dans l’école », martèle la présidente à la directrice de l’établissement alors qu’elle est appelée à la barre. Dans son long voile vert, Natasha Saïd essuie une larme sur sa joue. « Ce n’était pas notre intention. » Cette dernière affirme en effet avoir créé avec son compagnon Nassur Abdou cette association pour offrir du soutien scolaire à de jeunes enfants scolarisés à domicile.

« Une grande méconnaissance »

« On constate qu’il y a un tableau dans la salle, un emploi du temps, plusieurs matières, il y a des professeurs qui sont choisis, poursuit la présidente. La question n’est pas sur le plan de la religion. Quand on crée une école, il faut procéder à un certain nombre de déclarations ! »

« Il apparaît qu’on a eu grande méconnaissance de ce qu’on faisait, reconnaît Nassur Abdou à la barre. Notre intention était de faire du soutien. Mais quand je vous suis, je conçois que vous vous dites que c’est une école. »

« Il y a nécessité que le tribunal marque le coup »

« Il y a nécessité que le tribunal marque le coup, estime le procureur de la République Marc Hellier. C’est important pour qu’il n’y ait pas d’école clandestine. Le message à travers la sanction consiste à dire qu’on ne va pas crée des écoles de façon totalement dérégulée. »

Le ministère public, qui requiert 2.000 euros d’amende à l’encontre de la directrice de l’établissement et du président de l’association, se fonde notamment sur une toute récente circulaire qui va dans ce sens, prise quelques mois seulement avant cette affaire. Il demande toutefois une relaxe de la troisième prévenue, récente secrétaire de la structure.

A l’issue du délibéré, Natasha Saïd et Nassur Abdou ont été condamnés à 2.500 euros d’amende avec sursis. Ce dernier ne verra toutefois pas, comme l’a demandé son avocate, cette condamnation être inscrite dans son casier judiciaire. La troisième prévenue, conformément aux réquisitions du ministère public, a de son côté été relaxée.