Bobigny: Loi du silence, intimidations et rivalités entre bandes au procès du meurtre d'un ado d'Aubervilliers

PROCES La victime, âgée de 16 ans, avait été poignardée alors qu'elle se rendait dans un bar à chicha. Douze jeunes d'une cité voisine comparaissent depuis trois semaines

20 Minutes avec AFP

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Tribunal de grande instance de Bobigny. (Illustration)
Tribunal de grande instance de Bobigny. (Illustration) — A. GELEBART / 20 MINUTES

Des témoins aux abonnés absents, un juré intimidé, un accusé tabassé… Le procès à Bobigny du meurtre d’un adolescent illustre la force de la loi du silence et des rivalités entre bandes. A la barre des assises de Seine-Saint-Denis jeudi matin, un des accusés s’est présenté le visage amoché et l’œil tuméfié. L’incident de trop. Après trois semaines de procès dans un climat délétère, la présidente de la cour Xavière Simeoni a tranché pour le huis clos.

Dans la salle d’audience, deux quartiers se toisent : le 45 à Aubervilliers et les 4.000 à La Courneuve. Les premiers viennent chaque jour en nombre pour apporter leur soutien à la famille de Fossary Sanha. Dans la nuit du 10 au 11 octobre 2015, ce lycéen de 16 ans a été tué de plusieurs coups de couteau lors d'une rixe. Ses agresseurs l’ont laissé gisant dans son sang sur le trottoir. L’adolescent d’Aubervilliers et quatre de ses amis se rendaient dans un bar à chicha à Pantin, « terrain neutre ». Les amis de Fossary ont pu s’enfuir mais « l’adolescent est rattrapé car ses chaussures étaient mal mises et l’empêchent de courir », a témoigné l’un des enquêteurs.

Douze accusés de la Courneuve

Originaires de la Courneuve, douze jeunes âgés de 22 à 25 ans sont jugés pour meurtre en bande organisée, confondus par leur ADN. Neuf d’entre eux sont détenus depuis trois ans. Ce procès, qui doit s’achever dans une semaine, a été marqué par de nombreuses défections de témoins. « Décidément, personne ne parle », a remarqué la présidente de la cour d’assises, l’obligeant à ordonner des mandats d’amener et à bouleverser chaque jour son planning.

« C’est chaotique, confus », regrette Serge Money, avocat de la famille qui n’est « pas étonné de la réticence des témoins. Tout le dossier transpire cette loi du silence ». « Je sais pas », « je m’en souviens plus » : à la barre, des témoins sont frappés d’amnésie malgré leur déposition devant le juge d’instruction tandis que la plupart des accusés répètent une même phrase : « Je n’étais pas là ».

Pression sur un juré ?

À ce mutisme s’ajoute depuis une semaine une suspicion de pression sur l’un des six jurés. « Une personne s’est présentée comme le cousin d’un accusé à la sortie du tribunal et a demandé au juré comment se déroulait le procès », explique Steeve Ruben, l’un des avocats de la défense, concédant que cela « favorise un climat de tension ». Une enquête a été ouverte lundi par le parquet de Bobigny pour déterminer s’il y a eu une volonté d’influencer le juré. La présidente de la cour d’assises a dû faire un rappel au règlement.

À l’origine du meurtre de Fossary, « des rumeurs sur les réseaux sociaux », « des histoires de filles et une moto volée », a expliqué l’un des accusés, qui aurait donné le top départ à l’expédition punitive. Selon lui, « c’est une prise de tête qui a dégénéré ». Sa responsabilité présumée lui a valu d’être agressé mercredi soir à la sortie de l’audience par des jeunes qu’il identifie comme originaires d’Aubervilliers, et ce malgré la présence de médiateurs. Une nouvelle enquête a été diligentée. « C’est le Bobigny comedy club », persifle une avocate.

« Éprouvée », la famille de la victime souhaite « en finir vite » et attend perplexe le verdict qui doit être prononcé vendredi prochain. « On veut passer à autre chose », explique l’un des cousins. Pour lui, ce procès « ne sert à rien ». Fossary est « mort pour rien, ça recommence ! », dit-il en référence à la mort de Kewi, tué le 4 octobre à coups de couteau en marge d'un cours de sport aux Lilas.