Procès du Mediator : « Vous croyez que moi, petit médecin, j’étais de taille à faire plier un laboratoire aussi puissant ? »

COMPTE-RENDU Plus de trois semaines après l'ouverture des débats, un médecin marseillais à l'origine d'une des premières alertes sur le Mediator, a été entendu à la barre

Hélène Sergent

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Le procès du Médiator s'est ouvert au début du mois de septembre 2019 à Paris et doit durer jusqu'en avril 2020.
Le procès du Médiator s'est ouvert au début du mois de septembre 2019 à Paris et doit durer jusqu'en avril 2020. — JACQUES DEMARTHON / AFP
  • Les laboratoires Servier, qui commercialisaient le Mediator, comparaissent pour « obtention indue d’autorisation de mise sur le marché », « tromperie aggravée », « escroquerie » et « homicides et blessures involontaires ».
  • Au total, onze personnes morales et douze personnes physiques sont jugées devant le tribunal correctionnel de Paris jusqu’au mois d’avril 2020.
  • Retiré du marché en France le 30 novembre 2009, le Mediator est accusé d’avoir provoqué des maladies du cœur et des poumons et est tenu pour responsable de centaines de morts.

C’est plus fort que lui. Georges Chiche aime les bons mots. Alors quand ce cardiologue des quartiers nord de Marseille se moque des laboratoires Servier à l’origine de la commercialisation du Mediator, il s’empresse d’ajouter : « C’est pas rigolo vous savez ». Auditionné ce mardi au procès-fleuve qui se tient depuis trois semaines à Paris contre la firme pharmaceutique, Georges Chiche, le médecin « plaisantin » comme il se définit, n’a pas cillé face aux avocats de la défense.

La pression, le major de sa promotion l’a déjà expérimentée. Et il y a résisté. En 1998, il est le premier praticien en France à alerter les autorités sanitaires depuis Marseille. Remontée jusqu’à Paris puis « restée dans un tiroir », cette alarme n’entraînera pas l’arrêt de la commercialisation du produit. Il faudra attendre dix ans avant qu’il ne soit définitivement retiré du marché.

« J’ai gardé ce nom dans un coin de ma tête »

Pull vert en laine et sacoche autour de la taille, Georges Chiche a brièvement raconté comment lui, cardiologue marseillais, a été amené à cesser de prescrire du Mediator à ses patients dès le milieu des années 1990. « Petit étudiant », il avait étudié une « épidémie » d’hypertensions artérielle pulmonaire (HTAP) autour du lac Léman. Son origine, un médicament : l’Aminorex, finalement interdit en 1972.

« J’ai gardé ce nom dans un coin de ma tête », explique-t-il. Une fois installé et diplômé, le médecin s’abonne à quelques revues médicales américaines. En 1996, il tombe sur un article faisant le lien entre l’apparition de valvulopathies (une pathologie cardiaque) et la prise d’un médicament destiné à la perte de poids, l’Isoméride, un lointain cousin du Mediator et de l’Aminorex. « J’ai arrêté de prescrire du Mediator en 1996, après ces études américaines », explique-t-il aux magistrats.

En 1998, un de ses patients qu’il suit depuis plusieurs années, vient le voir en consultation. Le docteur Chiche réalise plusieurs échographies, le diagnostic tombe : son patient souffre d’une valvulopathie. « Je lui pose une question que je posais systématiquement depuis 1995, c’était ma question rituelle : Vous avez pris du Mediator ? Il était lui-même médecin. Il avait un tour de taille un peu volumineux. Il voulait prévenir le diabète, il s’était auto prescrit ce médicament », poursuit le témoin. Persuadé d’être confronté à un cas similaire aux cas soulevés dans la revue américaine, George Chiche décide d’alerter l’agence de pharmacovigilance de Marseille.

Trois « accusés de réception »

Près de vingt ans plus tard, le médecin préfère désormais user de dérision pour décrire la façon dont son alerte avait été reçue. « Du centre national de pharmacovigilance à Paris, j’ai reçu zéro accusé de réception. Par contre, des laboratoires Servier, j’en ai reçu trois », ironise-t-il avant de se lancer dans son récit :

« Premier accusé de réception : j’ai reçu la visite d’un médecin du laboratoire pour me dire "Votre observation est nulle, il faut la retirer" […] 2e accusé de réception : le centre de Marseille m’invite pour rencontrer un autre médecin du laboratoire pour discuter avec moi. J’y suis allé, je ne me suis pas énervé, je suis resté diplomate. Le 3e accusé de réception était téléphonique. C’était un adjoint à la culture à la mairie de Marseille, un professeur de cardiologie que j’avais connu quand j’étais externe et qui me dit "Georges, tu étais un brillant étudiant, comment tu peux publier des conneries comme ça ?" Il s’avère que Servier finançait en partie son festival de jazz ».

Après ces échanges, le cardiologue est décrédibilisé par certains de ses confrères. Son alerte, elle, jugée solide par l’agence de Marseille reste lettre morte à Paris. « Le dossier de mon patient devait passer en commission en juillet 1999, mais il est resté dans un tiroir. Ensuite, il a fallu attendre 10 ans », déplore le témoin.

« Moi, petit médecin »

Face à la bonhomie du médecin, les avocats de la défense ont tenté de le déstabiliser. En mettant en avant les liens entretenus entre Georges Chiche et le laboratoire. « Vous avez déclaré n’avoir aucun conflit d’intérêts, n’est-ce pas ? », tente François de Castro, l’avocat du laboratoire. « Si, j’en ai plein ! Chaque mois, il y a un point bibliographique auquel j’assistais, et qui donnait lieu, à la fin, à un cocktail financé par les labos qui présentaient leurs études. J’ai participé à ça. Mes liens d’intérêt sont donc végétaux et animaux… » répond le médecin, suscitant quelques rires dans la salle.

Toujours détendu, le cardiologue en profite pour dénoncer les liens entretenus entre les praticiens et les laboratoires : « Ça me paraissait naturel d’être invité à déjeuner, lors d’une conférence où j’intervenais. Au fond, je suis la victime de ce que j’ai appris dans mes études. Je voudrais que les jeunes médecins ne considèrent plus ça comme naturel. »

Et pourquoi ne pas avoir protesté après les pressions reçues, interroge un autre avocat. Réponse : « Quand on est attaqué, il faut la jouer fine et souple. Si on veut me filer un gnon, moi, j’esquive. Vous croyez que moi, petit médecin, j’étais de taille à faire plier un laboratoire aussi puissant ? »

Si lui n’y est pas arrivé, c’est un autre « petit médecin », Irène Frachon, qui finira par faire capituler Servier dix ans plus tard. Très attendue, son audition est prévue ce mercredi.